Ottawa prive d'aide 12 groupes de femmes

Depuis jeudi, la ministre Josée Verner est envoyée au front
Photo: Agence Reuters Mathieu Belanger Depuis jeudi, la ministre Josée Verner est envoyée au front

Ottawa — Est-il possible de critiquer le gouvernement de Stephen Harper lorsqu'on empoche des subventions fédérales? Les groupes de femmes en sont venus à croire que non, alors qu'Ottawa vient de couper les vivres à plusieurs d'entre eux. Comme par hasard, ces groupes avaient dénoncé le refus des conservateurs de financer l'avortement à l'étranger.

Depuis deux semaines, au moins 12 groupes de femmes ont vu leur financement d'Ottawa aboli. Du lot, on compte le Conseil d'intervention pour l'accès des femmes au travail (CIAFT) et le Réseau des tables régionales de groupes de femmes du Québec. Dans la presque totalité des cas, les groupes ont été pris par surprise par le non-renouvellement de leur financement, les fonctionnaires n'ayant fourni aucun indice préalable.

«Ces coupes sont motivées par l'idéologie», soutient Kim Bulger, la directrice générale de Match, un autre des groupes touchés. «Jusqu'à vendredi dernier, les fonctionnaires nous disaient que nous allions obtenir le financement. C'est au bureau de la ministre que ç'a bloqué.»

Match recevait de l'argent de l'ACDI depuis 34 ans pour éduquer les femmes dans les pays en voie de développement. Le non-renouvellement de sa subvention d'environ 400 000 $ a été confirmé vendredi après-midi. L'organisme tenait le jour même une table ronde sur l'initiative conservatrice en santé maternelle, laquelle a été dénoncée par les participantes.

Selon Mme Bulger, il ne fait aucun doute que tous ces groupes sont étranglés à cause de la tenue au Canada, en juin, de la réunion du G8. Stephen Harper a voulu faire de la santé maternelle le projet-signature de sa présidence, mais il a aussi décidé que l'avortement ne ferait pas partie de cette initiative. Cette décision, confirmée lundi après des semaines de tergiversations, a été unanimement critiquée par les groupes de femmes.

«Quand 12 groupes en deux semaines se font dire non, on ne peut pas ne pas penser que c'est réfléchi, qu'il y a un "pattern", qu'il s'agit d'une attaque contre les groupes de femmes et les groupes militants», lance Mme Bulger.

Elle se sent confortée dans sa thèse par le commentaire de la sénatrice conservatrice Nancy Ruth, tel que rapporté par le Toronto Star lundi. La sénatrice, elle-même pro-choix, a invité les groupes de femmes à «fermer leurs crisses de gueules» («shut the fuck up») d'ici la tenue du G8 pour ne pas tenter M. Harper à transformer l'avortement en enjeu électoral ici.

Saper l'action citoyenne

Le son de cloche est le même au CIAFT. «Je pense que le gouvernement conservateur ne veut pas que les groupes de femmes dénoncent ses prises de position en tout point», soutient la directrice, Nathalie Goulet. Le CIAFT n'a pas obtenu les 300 000 $ sur trois ans qu'il demandait pour un programme d'aide à l'intégration des femmes dans les métiers non traditionnels.

Une pléiade de groupes de femmes avaient déjà vu leurs subventions abolies il y a deux ans par le gouvernement conservateur, qui ne reconnaît plus la défense des droits comme un objectif légitime devant être financé. L'association nationale Femmes et Droit a dû fermer pour cette raison. Andrée Côté y travaillait. Elle estime qu'Ottawa exerce du chantage sur les groupes financés.

Mme Côté établit un parallèle avec le congédiement de la présidente de la Commission canadienne de sûreté nucléaire, Linda Keen, la tempête secouant l'organisme Droits et Démocratie ou encore l'étranglement financier de groupes comme Kairos, qui ont trop critiqué l'État d'Israël.

«Ils s'attaquent à la capacité de critiquer, de s'opposer à leurs politiques, à la capacité d'articuler un contre-discours. [...] Ils grugent les mécanismes démocratiques et c'est l'action citoyenne qu'ils sapent.»

Guerre de cultures

À la Chambre des communes, le gouvernement a qualifié d'«inacceptable» le langage utilisé par la sénatrice Ruth. Mais pour le Parti libéral et le Bloc québécois, ce n'est pas le langage qui pose problème. «Le Parti conservateur a établi une culture d'intimidation: si vous n'êtes pas d'accord avec le gouvernement, fermez juste vos cr... de gueules», a lancé le député libéral Bob Rae.

C'est le ministre des Transports, John Baird, qui a répondu au nom du gouvernement, le premier ministre Stephen Harper se préparant à aller souligner le 65e anniversaire de la libération militaire des Pays-Bas. Selon le ministre, les libéraux tentent de créer une «guerre de cultures» en mettant dos à dos les citadins et les ruraux, les gens de l'Est et ceux de l'Ouest. «C'est mal!»

Le gouvernement a martelé que Nancy Ruth ne parlait qu'en son nom propre et qu'il n'était pas question de rouvrir le débat sur l'avortement au Canada. Qu'importe, le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, estime que Mme Ruth a révélé le «vrai visage» du gouvernement conservateur. «Elle entend bien ce qui se dit et se discute au caucus conservateur, car elle y participe. [...] Ce qui se dit au caucus conservateur, les conservateurs ne le disent pas ici, ils ne veulent pas en parler ici, mais ils se préparent à changer les choses. C'est cela leur vraie face.»

Notons que, depuis jeudi, le gouvernement envoie au front la ministre Josée Verner, ouvertement pro-choix, pour défendre la décision conservatrice d'exclure l'avortement à l'étranger. Se présentant hier devant les journalistes pour une rare fois, elle a rappelé qu'«on est en démocratie, on ne peut pas dire à des groupes: "Vous devez vous taire, sinon la position va se durcir." Peu importe ce que les gens vont dire, l'objectif du gouvernement, c'est de parler de santé maternelle et infantile, et pas d'avortement».

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