Revue de presse - Quand tout le monde reste sur sa faim

Le premier ministre Stephen Harper prétendait devoir suspendre le Parlement pour recentrer l'action de son gouvernement. Selon à peu près tous les éditorialistes et chroniqueurs du pays, le discours du Trône a plutôt démontré l'inutilité de cette prorogation. Le budget présenté jeudi n'a pas corrigé cette impression en plus de ne pas être à la hauteur, surtout en ce qui a trait à l'élimination du déficit. Le surcroît d'optimisme du ministre des Finances, Jim Flaherty, ne passe pas.

Susan Riley, d'Ottawa Citizen, compare l'effacement sans douleur du déficit à un cas de pensée magique. Pour que ce scénario se réalise, rappelle-t-elle, il ne faut pas que les taux d'intérêt ou l'inflation s'emballent. Aucune calamité économique ne doit survenir entre aujourd'hui et 2014. La croissance doit se poursuivre sans interruption. Mais comme personne ne peut prédire l'avenir avec exactitude, pourquoi ne pas opter pour l'optimisme? demande ironiquement Riley. Surtout que les lendemains qui chantent sont toujours plus faciles à vendre politiquement. Et comme les partis d'opposition ne voudront pas être les porteurs de mauvaises nouvelles, ils n'oseront pas davantage parler de hausses de taxes ou de compressions. Riley est en fait surprise que Flaherty n'ait pas profité de cette situation pour présenter un budget plus musclé. «Mais ce budget a peu à voir avec l'économie réelle et davantage avec un futur conservateur étincelant où les rêves deviennent réalité. Flaherty garde ses ciseaux pour la prochaine fois, quand il aura une majorité.»

Jeffrey Simpson, du Globe and Mail, pense que ce budget souffre d'un déficit de crédibilité. Mais voilà, «c'est un gouvernement qui veut être réélu avec une majorité, ce qui veut dire une élection, si possible, avant le budget 2011, quand le contrôle des dépenses sera à l'ordre du jour.» Entre-temps, le plan de relance économique et ses milliards vont permettre aux conservateurs de continuer de se mettre en vedette, semaine après semaine. Et «si [leurs] prévisions optimistes s'avèrent fausses, cela ne deviendra évident qu'après la prochaine élection».

Dan Lett, du Winnipeg Free Press, trouve que le ministre Flaherty veut le beurre et l'argent du beurre. Son approche mesurée se comprendrait si le déficit n'était pas si élevé, mais avec un deuxième déficit de près de 50 milliards en deux ans, des mesures plus vigoureuses s'imposaient, affirme Lett. «Voilà un budget pour faire du surplace» et qui confirme les pires craintes du directeur parlementaire du budget, à savoir que, sans hausse de taxes ou compressions sévères des dépenses, Ottawa se dirige vers un déficit structurel de près de 20 milliards. Le risque est réel, car Flaherty a basé tout son plan sur des «prévisions de croissance et de revenus extrêmement optimistes». Si Ottawa s'en tient à l'approche choisie, prédit Lett, «il lui faudra plus de cinq ans et beaucoup de chance» pour se sortir du rouge.

Scepticisme

Greg Weston, de l'agence QMI autrefois connue sous le nom de SunMedia, ne peut cacher son cynisme. «Dans le merveilleux monde enchanté du ministre des Finances, Jim Flaherty, le plan de relance du gouvernement va fabuleusement bien, le pays est sur la voie de choses d'une grandeur sans précédent et un jour nos enfants vont se réjouir du génie derrière tout ça», ironise-t-il. Lui, pour sa part, ne voit qu'«une mer d'encre rouge à l'horizon, entourant un îlot de dépenses publiques excessives». Selon Weston, le ministre rêve en couleurs s'il pense effacer le déficit en cinq ans sans hausser les taxes ou sabrer les dépenses, y compris les transferts.

Le Globe and Mail est moins cinglant, mais il remarque que le gouvernement reste flou sur la manière de contrôler ses dépenses. Bien qu'il serre la vis à la bureaucratie, il frappe tous les ministères de la même manière, évitant du même coup les arbitrages difficiles. Le gouvernement ne s'est pas laissé une grande marge de manoeuvre, note aussi le Globe. «De façon générale, ce budget grignote dans les marges, trouvant quelques endroits où rogner — la fonction publique, la défense, l'aide internationale, des projets de programmes — tout en laissant intacte l'architecture de base du gouvernement, ce qui le rend vulnérable à de futurs déficits structurels.» En d'autres mots, poursuit le Globe, les conservateurs ont épargné la classe moyenne, qu'ils courtisent pour obtenir une majorité.

Le National Post, de son côté, grince des dents devant un second déficit majeur, une croissance des dépenses trop importante à ses yeux et une hausse inadmissible de la dette. «Mais il y a un bon côté à ce budget», écrit le Post. La situation aurait été pire si un autre parti avait été au pouvoir. Le Post pense aussi que les conservateurs font un effort sincère pour rétablir l'équilibre budgétaire. «Ce n'est pas un budget épouvantable, mais ce n'est pas un bon budget non plus. Ce n'est pas non plus, et nous sommes désolés de le dire, un budget conservateur.»

Parenthèse

Le Canada anglais est tout bouleversé à la suite de la promesse faite dans le discours du Trône de revoir la version anglaise de l'hymne national. Le gouvernement dit vouloir corriger un passage que certains jugent sexiste. D'un bout à l'autre du pays, la réaction est négative: ne touchez pas à notre hymne.