Priorité à l'économie et aux symboles

Stephen Harper et la gouverneure générale Michaëlle Jean au Sénat hier.
Photo: Agence Reuters Chris Wattie Stephen Harper et la gouverneure générale Michaëlle Jean au Sénat hier.

Ottawa — Garder le cap et se donner des symboles. La cinquième feuille de route du gouvernement minoritaire de Stephen Harper, dévoilée hier après-midi, n'a pas rassasié les trois partis d'opposition, qui n'y ont vu que redite ne justifiant pas la prorogation du Parlement. Le discours du Trône a bien confirmé la priorité économique d'Ottawa, mais sans y mettre l'accent promis. Il signe surtout la personnalité du gouvernement conservateur, en insistant sur l'initiative personnelle et l'allégement des tracasseries administratives, en chantant la gloire des militaires, en se portant à la défense des victimes du crime et en promettant une multitude de petits gestes tape-à-l'œil.

Malgré leur insatisfaction (voir autre texte en page A 3), les partis d'opposition n'avaient pas d'appétit pour exercer une pression électorale quelconque. Le Bloc québécois s'opposera à ce discours, le chef du Nouveau Parti démocratique, Jack Layton, veut d'abord consulter son caucus, tandis que les libéraux envoient des signaux laissant entendre qu'ils l'appuieront lors du vote de confiance.

Dans le respect des traditions

La journée était radieuse à Ottawa et le protocole, avec sa revue de la garde et ses coups de canon, a pu être respecté, contrairement à l'année dernière. C'est donc dans le respect des traditions que la gouverneure générale du Canada, Michaëlle Jean, s'est rendue au Sénat pour y faire la lecture du discours du Trône, d'une durée de 59 minutes. Seuls cinq des neuf juges de la Cour suprême étaient présents dans leur toge d'apparat écarlate bordée de vison blanc.

Comme prévu, le gouvernement indique dans son discours que sa «priorité absolue» sera de mener à terme la seconde phase de son plan de relance économique, dont 19 milliards de dollars doivent encore être dépensés. Ottawa s'engage aussi à rétablir l'équilibre fiscal sans toucher aux transferts ni aux impôts. «Les Canadiens vivent selon leurs moyens et s'attendent à ce que leurs gouvernements en fassent autant», est-il écrit. Pour parvenir à l'équilibre, seules quelques mesures accrocheuses sont annoncées.

Le gouvernement veut «prêcher par l'exemple» en gelant le salaire du premier ministre (environ 310 000 $), des ministres (230 000 $), des députés (155 000 $) et des sénateurs (130 000 $), tous indexés chaque année. Le budget des cabinets de ministre seront gelés. Même chose pour les budgets de fonctionnement des ministères, «ce qui englobe les salaires, les frais administratifs et les coûts indirects». On ignore toutefois à partir de quand cela se fera. Enfin, le gouvernement éliminera «toutes les nominations superflues» au sein des organisations fédérales.

Plus d'investissements étrangers

Le bureau du premier ministre avait promis un discours du Trône riche en intentions pour créer les emplois de demain. On y annonce donc le lancement d'une «stratégie de l'économie numérique». On promet d'appuyer la recherche spatiale, surtout si elle peut servir au renforcement de la souveraineté canadienne en région arctique. Enfin, on entend se doter d'une station de recherche de calibre mondial en «Extrême-Arctique».

Le programme du gouvernement risque cependant de créer des remous: les conservateurs déplafonneront les investissements étrangers dans le domaine des satellites et des télécommunications (pour l'instant limités à 20 %, 33,3 % dans le cas de holdings) de même que dans celui de l'extraction de l'uranium (49 %). Cette déréglementation est largement inspirée du rapport d'un comité d'experts que l'ancien ministre de l'Industrie Maxime Bernier avait mis sur pied. «Le niveau d'investissement étranger au Canada est resté stable au cours des dernières années, a assuré hier son successeur, Tony Clement. Il a même diminué l'année dernière. Alors, ce mythe alimenté par l'opposition ou les critiques voulant que notre économie se vide n'est pas vrai.»

Élimination des tracasseries

Le plan conservateur en matière d'économie de demain repose beaucoup, pour le reste, sur l'élimination de tracasseries bureaucratiques, notamment dans la réglementation environnementale.

Cette logique anime d'ailleurs beaucoup ce discours du Trône, qui se veut un plaidoyer pour l'initiative personnelle par opposition aux interventions gouvernementales. Les 100 $ versés mensuellement pour chaque enfant de moins de six ans en guise de substitut à un programme étatique de garderies sont érigés en exemple.

«Tout comme les parents sont les mieux placés pour prendre les décisions qui touchent leur famille, c'est souvent dans les collectivités mêmes que nous trouvons les meilleures solutions aux défis variés qui s'y posent. [...] Trop souvent, les solutions locales ne peuvent pas faire l'objet d'une aide du gouvernement, car elles ne correspondent pas à la conception bureaucratique du problème.» Un prix du premier ministre pour le bénévolat sera d'ailleurs institué.

Loi, ordre et chose militaire

Le discours accorde une large place à la loi, à l'ordre et à la chose militaire. On sent l'influence du nouveau sénateur et défenseur du droit des victimes, Pierre-Hugues Boisvenu. Ainsi, le gouvernement s'engage à permettre à l'entourage d'une personne assassinée de toucher des prestations d'assurance-emploi et aux victimes d'autres actes criminels ou à leurs proches de prendre un congé sans solde. De plus, Ottawa rendra obligatoire la «suramende compensatoire», ce montant supplémentaire exigé des condamnés pour payer les programmes d'aide aux victimes.

Une pléiade de gestes symboliques soulignant la chose militaire sont aussi annoncés. Une journée nationale de commémoration des combattants des grandes guerres mondiales sera instaurée le 9 avril, date de la bataille de Vimy. Le gouvernement tentera aussi de rallier les populations pour «ériger des monuments commémoratifs de guerre dans les collectivités». Il planifiera une grande célébration du bicentenaire de la guerre de 1812, souvent présentée comme une tentative d'annexion du Canada par les États-Unis, mais plus généralement reconnue comme un conflit entre les États-Unis et la mère patrie. Ottawa y voit un «conflit qui a contribué à façonner l'identité canadienne». Enfin, le gouvernement dit souscrire à l'idée d'établir un monument national pour les victimes du communisme et un autre pour les victimes de l'Holocauste.

L'hymne national revu

Notons que le discours du Trône prend la peine de mentionner que le Parlement sera invité à revoir la version anglaise de l'hymne national pour la rendre plus «neutre».

Les autochtones font l'objet de deux mentions importantes. Ottawa retourne sa veste et annonce qu'il appuiera la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones. Il cherchera aussi à élucider les centaines de cas de femmes autochtones disparues ou assassinées.

Seuls deux paragraphes portent sur les changements climatiques, Ottawa disant appuyer l'accord de Copenhague. Enfin, le gouvernement annonce qu'il reviendra à la charge pour augmenter le nombre de sièges à la Chambre des communes réservés à l'Alberta, à l'Ontario et à la Colombie-Britannique, ce qui risque de soulever l'ire de Québec, qui craint la dilution de son influence.

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