Revue de presse - Effets collatéraux

La prorogation arrive à sa fin, mais le débat qu'elle a provoqué sur l'état de santé de notre démocratie et la responsabilité de Stephen Harper ne s'essouffle pas.

Le Globe and Mail croit que le premier ministre Harper «a, sans le vouloir, convaincu les citoyens de la nécessité d'une réforme parlementaire qui va au-delà de ses modestes objectifs pour le Sénat». Le quotidien en veut pour preuve un sondage paru cette semaine et montrant que les Canadiens trouvent que le bureau du premier ministre a trop de pouvoir et la Chambre des communes, pas assez. «Les gens ont une compréhension nuancée de l'état de la démocratie canadienne et ont correctement conclu que le nécessaire rééquilibrage devrait tourner autour de la fonction occupée par M. Harper.»

Citant une autre étude sur le désengagement politique croissant des citoyens et leur mécontentement devant le déficit démocratique, le Globe croit qu'il y a là un terreau fertile pour quiconque veut promouvoir une vraie réforme. Par exemple: relâcher la discipline de parti aux Communes, accroître substantiellement le pouvoir accordé aux députés de modeler les projets de loi et même d'en proposer, réformer le système des comités parlementaires pour leur donner davantage d'indépendance et d'autorité. Ces propositions, rappelle le Globe, étaient mises en avant par Paul Martin. «Nous savons ce qui lui est arrivé, mais peut-être que le mauvais calcul de la prorogation a fait réaliser aux gens qu'il est maintenant nécessaire de procéder à une réforme parlementaire. Ou peut-être n'est-ce qu'une lubie passagère. Espérons que ce soit la première», souhaite le Globe en conclusion.

Chroniqueur au Toronto Star, James Travers note plutôt que les conservateurs n'essaient même plus de cacher leur détermination à imposer leur idéologie. «On assiste à l'utilisation éhontée de l'argent et du muscle pour décourager et discipliner quiconque sort du cadre», écrit-il. Il cite le cas du p.-d.g. de la Banque TD, Ed Clark, qui s'est fait attaquer pour avoir affiché son déplaisir devant le déficit fédéral et avoir soutenu qu'il faudrait hausser les taxes pour en venir à bout. Il y a ceux qui ont le malheur de ne pas prendre parti dans le conflit israélo-palestinien, comme Droits et Démocratie ou l'organisme caritatif KAIROS, qui s'est fait couper les vivres.

Selon Travers, le message est clair et a été compris par la bureaucratie il y a un moment déjà. C'est maintenant le tour des organismes non gouvernementaux et des agences indépendantes: «Ceux qui contestent l'orthodoxie conservatrice risquent des représailles.» Ce qu'on attend de tout le monde est une «muette obéissance», dit Travers. «La tactique actuelle [de Harper] laisse croire que le premier ministre est davantage préoccupé, le temps qu'il est au pouvoir, par le renforcement de la base électorale de son parti et par l'avancement du programme conservateur que par une tentative de conversion de la majorité modérée à sa cause», conclut Travers.

Majorité impossible?

Ceci inquiète d'ailleurs certains de ses plus fervents partisans, comme le très conservateur Charles W. Moore, chroniqueur du Telegraph Journal de Saint-Jean (N.-B.). En fait, Moore, qui réitère son admiration pour Harper et qui rêve de le voir obtenir un mandat majoritaire, avoue qu'il «commence à être fatigué des attaques négatives stridentes du Parti conservateur contre les chefs et députés de l'opposition». Selon lui, la plupart des Canadiens apprécieraient une pause, «ce qui, stratégiquement, aiderait à atteindre l'objectif d'une majorité».

Frances Russell, du Winnipeg Free Press, craint pour sa part que le dysfonctionnement actuel du système démocratique alimente les lignes de fracture entre les régions du pays, en particulier entre le Canada d'origine, comme elle dit, et l'Ouest canadien. Selon elle, la montée en influence des provinces depuis 40 ans a mis en relief ces tensions régionales, linguistiques et culturelles qui se transportent maintenant sur le terrain des changements climatiques, un enjeu «qui, à tout moment, peut projeter le Canada dans une crise d'unité nationale». Russell pense, comme des auteurs qu'elle cite, qu'un système qui permet à un parti d'imposer ses vues avec l'appui de moins de 40 % des électeurs exagère et exacerbe ces divisions. «Mais une coalition de centre gauche qui mettrait fin à cette impasse électorale qui taxe la légitimité démocratique semble plus éloignée que jamais», déplore-t-elle.

Dave Breakenridge, de l'agence QMI (SunMedia), n'est pas très optimiste. Il attend bien peu de ce Parlement «recalibré». Les conservateurs laissent entendre que le budget, finalement, en sera un de continuité, sans nouvelles mesures fiscales ou de dépenses. Le ministre de la Justice, Rob Nicholson, est réapparu pour se plaindre des libéraux qui retardent l'adoption des projets de loi qu'il entend ressusciter au retour du Parlement. Le problème est que ces projets de loi sont morts au feuilleton à cause de la prorogation et rien d'autre. Breakenridge s'interroge encore sur les raisons de cette dernière, surtout que «le gouvernement ne nous donne aucun signe qu'il revient revigoré ou que nous sommes plus avancés». Et le chroniqueur de se plaindre de ce surplace qui annonce le retour aux mêmes jeux politiques.
2 commentaires
  • Marc A. Vallée - Inscrit 27 février 2010 15 h 48

    À quand un régime présidentiel?

    À voir les problèmes de gouvernance du Canada présentement, il est clair que nous avons besoin de reformes. Or, la première étape est de regarder le chef de l'État. Avons-nous un chef d'état, quel que soit ses responsabilités, qui représente l'ensemble des Canadiens? La réponse est non. Le chef d'État du Canada est la reine d'Angleterre, qui est représentée par le Gouverneur Général, nommé par le Premier ministre. Le chef d'État effectif est le Premier ministre, même s'il dirige un gouvernement minoritaire. Nous nageons en plein vaudeville.

    Si une partie des québécois n'avait pas été monopolisée par la cause souverainiste, il y a longtemps que la monarchie aurait été abolie. D'un autre coté, il semble que présentement les fédéralistes québécois ne veuillent pas discuter d'abolition de monarchie, de peur de créer une réaction défavorable dans le reste du Canada. Comment sortir de l'impasse? Je demeure convaincu que l'abolition du Canada est la première étape de sa transformation vers un état plus démocratique.

  • Marc A. Vallée - Inscrit 28 février 2010 11 h 48

    Correction

    Une coquille s'est glissée dans mon commentaire et la dernière phrase devrait se lire ainsi: Je demeure convaincu que l'abolition de la monarchie au Canada est la première étape de sa transformation vers un état plus démocratique.