Communautés culturelles - Le financement d'Ottawa n'a pas profité également à tous

Ottawa — Il devait servir à toutes les communautés culturelles susceptibles de faire l'objet de menaces, mais, finalement, le programme fédéral de financement des infrastructures de sécurité a très majoritairement profité à la communauté juive du Canada. Selon un décompte effectué par Le Devoir, 85 % des fonds ont été alloués à des groupes juifs contre seulement 8 % pour les groupes musulmans.

En 2007, le gouvernement conservateur a annoncé la mise sur pied d'un programme pilote de financement des projets d'infrastructures de sécurité pour les collectivités à risques (PPFPIS). En vertu de ce programme, toute communauté culturelle ayant été l'objet de vandalisme et de menaces motivés par la haine, ou inquiète de l'être, pouvait solliciter une subvention jusqu'à concurrence de 100 000 $. Cet argent pouvait servir à se doter de caméras de surveillance, de grillage, de barrières ou tout autre équipement pour resserrer le contrôle autour des établissements. Le programme d'Ottawa est doté d'un budget de trois millions de dollars.

Le gouvernement conservateur a toujours dit que ce programme pouvait servir à toutes les organisations culturelles, que ce soit une synagogue, une mosquée, une école religieuse ou un centre communautaire. Toutefois, c'est surtout auprès de la communauté juive que le PPFPIS a été vanté, en particulier par le ministre de la Citoyenneté et de l'Immigration, Jason Kenney. Et les chiffres montrent que c'est cette communauté qui s'en est d'abord prévalue.

Le Devoir a obtenu la liste de tous les projets financés par ce programme jusqu'en 2009. Au total, 57 projets ont été approuvés (un autre projet a été annulé par le bénéficiaire) et 1,46 million de dollars ont été versés. Quarante-sept projets ont profité à la communauté juive, pour un total de 1,2 million de dollars. La communauté musulmane a fait subventionner seulement six projets d'une valeur totale de 112 000 $. Quatre autres projets profitant à des groupes autochtone, portugais et hindous ont aussi obtenu un total de 101 000 $.

Cela signifie donc que les groupes juifs ont touché 85 % des sommes, contre 8 % pour les groupes musulmans et 7 % pour les autres groupes réunis. Le ministère fédéral de la Sécurité publique, responsable du programme, n'a pas fourni une mise à jour de cette liste, le ministre n'ayant pas encore rendu publics les noms des 41 autres bénéficiaires de la troisième phase du programme.

«La communauté juive est le premier groupe ciblé dans les crimes haineux, mais nous savons que d'autres communautés en subissent également», avait affirmé le président du Congrès juif québécois, Adam Atlas, lors de l'annonce des dix projets en sol québécois, tous accordés à sa communauté. Le ministre Jason Kenney avait alors pris la peine de préciser que tous les groupes susceptibles d'être l'objet de crimes haineux étaient admissibles.

Idéologie ou organisation?

Pour Hussein Hamdani, il ne fait aucun doute que les conservateurs font avec ce programme ce que les libéraux ont fait avec celui des commandites: «C'est une tentative par le gouvernement conservateur d'acheter les votes!» M. Hamdani est avocat à Hamilton, est actif dans la communauté musulmane et siège à la Table ronde transculturelle sur la sécurité, un organisme fédéral.

«Ce n'est pas équitable, ce n'est pas juste», peste-t-il. M. Hamdani avait effectué son propre décompte avant d'être contacté par Le Devoir et s'insurge contre le déséquilibre flagrant. Il dit d'ailleurs avoir soulevé en vain cette question avec le ministre Kenney. «La Corporation of Spanish and Portuguese Jews de Montréal a reçu près de 24 000 $! Ils doivent avoir quatre ou cinq membres, en tout cas, moins que dans ma famille. Franchement!» M. Hamdani estime que les communautés juives ont des raisons valables de craindre pour leur sécurité. «Mais ils ne sont pas les seuls à craindre pour leur sécurité», ajoute-t-il.

Il est difficile de déterminer dans quelle mesure ce déséquilibre dans les fonds accordés témoigne d'un quelconque préjugé de la part du gouvernement fédéral et non d'un simple déséquilibre dans le degré d'organisation des communautés respectives.

Par exemple, la mosquée montréalaise Makkah al-Mukarramah, située à Pierrefonds, a été l'objet de trois actes de vandalisme en 2008: elle a été la cible de «paint balls» et quatre fenêtres ont été brisées. La mosquée n'a pas reçu de fonds, mais elle n'en avait pas demandé. «C'est quelqu'un qui m'a parlé du programme», explique en entrevue le président, Saleem Deuji. «Lorsque j'ai reçu les documents, nous étions trop proches de l'échéance du programme alors nous n'avons pas postulé.»

Inversement, le Canadian Jewish News a rapporté que la Federation CJA a coordonné toutes les demandes de subventions de la communauté juive du Canada.

La Fédération juive d'Ottawa a pour sa part touché une somme d'environ 60 000 $. Elle l'a utilisée pour ériger des barrières limitant l'accès au campus, poser des grillages aux fenêtres et ajouter une ou deux caméras. «La communauté juive d'Ottawa n'a jamais eu de problème majeur de sécurité, mais il y a eu beaucoup d'attaques mineures, de vandalisme», explique son président, Mitchell Bellman.

Le ministère de la Sécurité publique n'a pas fourni au Devoir la liste des projets ayant été refusés par Ottawa. Le programme a fait l'objet d'une prolongation parce que tous les fonds fédéraux n'avaient pas trouvé preneurs. Les groupes ont eu jusqu'au 17 juillet 2009 pour déposer leurs demandes. Chaque organisme devait investir un montant équivalent à la subvention obtenue. Récession oblige, certains groupes ont revu à la baisse leur investissement, et le gouvernement fédéral a fait alors de même.
2 commentaires
  • Marcel Arteau - Abonné 23 février 2010 11 h 23

    Venez donc enquêter à Québec

    Tant qu'à soulever le voile des infrastructures plus sécurisées, il serait intéressant que Mne Buzzetti vienne enquêter sur cette clôture anti terroriste qui a été érigée en décembre dernier à Québec et à Lévis, sur le quai du traversier, de chaque côté du fleuve. Combien ont coûté ces travaux qui sont en pure perte ? En effet, si jamais (et je dis bien « si ») il y avait une attaque terroriste sur l'un des traversiers, il suffirait d'embarquer sur le bateau en payant son billet tout simplement puis de débarquer avant le départ. Ni vu ni connu ! Ça sent la paranoïa post septembre 2001. Pire, ça sent les bons contrats de construction pour amis du régime...

    Marcel Arteau

  • Le Voyageur - Inscrite 23 février 2010 16 h 41

    À bas le favoritisme!

    Le lobby juif, encore! Aucune communauté culturelle n'est plus menacée que les autres. Toutes sont menacées, qu'on soit blanc, noir, juif, musulman, hindou, etc. J'ai l'impression que la communauté juive est « menacée » à cause surtout des critiques que l'on fait de l'État sioniste. Dès qu'on ouvre la bouche, on nous accuse d'antisémite. Bien sûr, les menaces venant de la part des musulmans radicaux est significative, mais n'oubliez pas que leurs premières victimes ne sont ni juifs, ni chrétiens, mais bien musulmans! Le gouvernement ne prend pas ce problème au sérieux, et pourtant en ce début mouvementé du 21e siècle, le danger de l'islamisme augmente de plus en plus, et continuera si le gouvernement ne fait rien. Par exemple, quand le gouvernement va-t-il encadrer les imams comme on encadre les prêtres à l'université? L'Europe l'a fait pour contrer les extrémistes. Pourquoi le Canada n'agit pas en ce sens. À mon avis, ca enlèvera des cas de haine interreligieuses.
    N'oubliez pas que les minorités visibles sont les plus touchées par la haine et le racisme. Si le gouvernement en favorise un autre, ca pourrait déboucher en guerre civile et ca personne ne le veut! Alors, que le gouvernement remédie à cette situation, tout de suite.