Droits et Démocratie - Le conseil a voulu protéger des ministres

Ottawa — La question israélo-palestinienne ne semble pas expliquer à elle seule la crise qui sévit à l'organisme canadien Droits et Démocratie. L'Afghanistan y est aussi pour quelque chose. L'homme de confiance d'Ottawa au conseil d'administration, Aurel Braun, n'a pas aimé que des employés contredisent deux ministres conservateurs à propos de ce qu'ils savaient vraiment d'une loi misogyne adoptée par Kaboul.

Avril 2009, la colline parlementaire à Ottawa est sous le choc. L'Afghanistan vient d'adopter une loi pour sa minorité chiite jugée rétrograde. Cette loi prive les femmes de la garde de leurs enfants en cas de séparation, les empêche de sortir de chez elles sans la permission d'un homme et leur interdit de refuser une relation sexuelle à leur mari. Le Canada a-t-il investi 10 milliards de dollars en Afghanistan pour en arriver là? se demandent les élus.

Le ministre des Affaires étrangères — et responsable de Droits et Démocratie —, Lawrence Cannon, jure à ce moment que cette loi était une surprise pour lui, une initiative arrivée de nulle part. Mais il se trouve alors deux individus pour le contredire: Rémy Beauregard, le président de Droits et Démocratie, aujourd'hui décédé, et Razmik Panossian, son directeur des politiques, des programmes et de la planification, suspendu pour enquête depuis deux semaines. Ils accordent des entrevues à l'hebdomadaire d'Ottawa Embassy, soutenant au contraire que le Canada savait depuis des mois que cette loi s'en venait.

Ces déclarations d'avril 2009 ont été discutées à la réunion du conseil d'administration de Droits et Démocratie le 8 mai. Le président du conseil, Aurel Braun, n'était pas content que le président de l'organisme, Rémy Beauregard, ait pris la liberté de critiquer le gouvernement canadien sans l'en informer.

Selon le procès-verbal de la rencontre, dont Le Devoir a obtenu l'ébauche, M. Braun se plaint du manque de communication entre le personnel et le conseil d'administration. «Il avait demandé à être mis au courant des événements importants ou des contacts significatifs avec des représentants de haut niveau du gouvernement, est-il écrit. Il mentionne, à titre d'exemple, l'article lamentable publié dans la revue Embassy qui donnait l'impression que D et D contestait la déclaration du ministre sur la loi chiite. Il déplore le fait qu'il n'en ait été informé que deux jours plus tard.»

À l'interne, des sources s'interrogent sur ce désir de M. Braun de se porter à la défense du gouvernement. Après tout, Droits et Démocratie, bien que financé par Ottawa, se veut indépendant du gouvernement.

M. Beauregard est décédé d'un arrêt cardiaque en janvier après une rencontre particulièrement houleuse du conseil d'administration. M. Panossian a été suspendu avec salaire en même temps que deux autres directeurs. On les soupçonne d'avoir fourni des informations aux médias.

Déclarations prophétiques

MM. Beauregard et Panossian, aujourd'hui au centre de l'actualité fédérale, n'étaient, au moment de l'entrevue avec Embassy, que d'obscurs employés d'un organisme fédéral oeuvrant à promouvoir le développement d'institutions démocratiques à l'étranger.

Rémy Beauregard avait déclaré qu'un «contingent très actif» d'employés de l'ACDI et de l'ambassade canadienne à Kaboul était en contact régulier avec les gens de Droits et Démocratie sur cette question. «Ils savaient que cette loi était en développement, mais comme nous, ils ont été surpris de la rapidité avec laquelle elle a été adoptée.» Razmik Panossian avait ajouté que «cette idée que ceci arrive de nulle part n'est pas vraie. Ils savaient que cela s'en venait». L'embarras avait été total pour le ministre Cannon.

Une guerre intestine divise l'organisme Droits et Démocratie. Le gouvernement a nommé au conseil d'administration des personnes plus sensibles à la cause israélienne, notamment deux membres du B'nai Brith. Les nouvelles nominations ont donné la majorité au clan «anti-Beauregard», mais ce clan, dont font partie Aurel Braun et Jacques Gauthier aujourd'hui successeur de M. Beauregard, est très minoritaire. La totalité des employés de Droits et Démocratie ont signé le mois passé une lettre ouverte demandant leur départ. Ils s'opposent à l'orientation pro-Israël que les dirigeants veulent donner à l'organisme.

Le ministre Lawrence Cannon annoncera en début de semaine prochaine des «gestes précis» pour calmer la tempête à l'organisme.

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