Les conservateurs albertains sous surveillance

Le premier ministre de l’Alberta, Ed Stelmach.
Photo: Agence Reuters Dan Riedlhuber Le premier ministre de l’Alberta, Ed Stelmach.

Après 39 ans de règne, le gouvernement conservateur de l'Alberta est sous surveillance. Il doit faire face à un nouveau parti de droite, le Wildrose Alliance Party. L'Alliance a déjà changé la donne politique albertaine, mais pas au point de dicter le budget que le gouvernement Stelmach a présenté cette semaine. La menace serait-elle moins grande qu'on ne le croyait?

Personne ne l'avait vue venir, celle-là. Après s'être fait dire pendant des semaines que leur gouvernement envisageait de mettre la hache dans au moins deux milliards de dollars de dépenses, les Albertains ont eu la surprise, mardi dernier, d'entendre le ministre des Finances, le faucon fiscal Ted Morton, annoncer une hausse record de 6 % des dépenses et un déficit tout aussi record de 4,7 milliards pour l'année 2010-11.

Tout le monde s'attendait pourtant à ce que le gouvernement Stelmach se montre plus dur, question de faire taire la nouvelle coqueluche politique de la droite, le Wildrose Alliance Party, et sa chef charismatique Danielle Smith. Mais au lieu d'être plus conservateur que l'ultime droite albertaine, Ed Stelmach et son équipe ont joué la carte centriste en augmentant les budgets de la santé et de l'éducation, tout en sabrant ceux de 14 autres ministères.

«Le gouvernement est pris à partie de trois manières par l'Alliance. Cette dernière l'accuse d'être dangereusement dépensier, d'être formé d'incompétents et de menacer le système de santé. Le gouvernement semble avoir conclu que son point le plus vulnérable était la santé et il a choisi d'y remédier. Sinon, ce budget s'inscrit dans la continuité», note le politologue Peter McCormick, de l'Université de Lethbridge.

Des propositions

L'Alliance était prête à y répliquer. Mercredi, elle présentait ses propres propositions budgétaires, mais en admettant qu'elle n'aurait pu éviter elle non plus d'afficher un déficit. Ce dernier aurait cependant été limité à un milliard, a affirmé Danielle Smith. Elle y serait parvenue en étalant les dépenses d'infrastructures sur une plus longue période, en mettant fin au financement des projets de captage et d'entreposage du carbone, en réduisant le budget du bureau du premier ministre et en limitant la croissance des dépenses en matière de santé. Au bout du compte, cependant, son budget aurait beaucoup ressemblé à celui de Ted Morton, note Peter McCormick.

Malgré tout, c'est autour de sa chef que les médias étaient agglutinés cette semaine, un effet étonnant pour un parti aussi jeune. Née de la fusion, il y a deux ans, de deux partis relativement marginaux, l'Alliance a d'abord vivoté avant de prendre son envol, l'automne dernier, avec une victoire dans une élection partielle et le choix d'une chef éloquente, l'ex-journaliste et femme d'affaires Danielle Smith. L'élan s'est poursuivi en décembre avec des sondages plaçant l'Alliance bien en avance sur les conservateurs et les libéraux. Puis il y a eu, en janvier, la défection de deux députés conservateurs, ce qui portait le nouveau caucus à trois membres et en faisait le troisième parti en importance à la législature, devant le Nouveau Parti démocratique. Des organisateurs ont aussi quitté le PC et d'autres députés penseraient faire de même.

La bougie d'allumage

La réaction d'Ed Stelmach a été de tenter d'amadouer les alliancistes en nommant leur mentor, Ted Morton, à la tête du ministère des Finances. Mais cela n'a pas suffi, car l'Alliance est devenue «le déversoir de la colère et de la frustration des conservateurs mécontents du leadership de M. Stelmach», explique le politologue David Taras, de l'Université de Calgary. «L'Alliance a légitimé la dissidence à la droite du parti. Maintenant, il est possible de critiquer le gouvernement.»

Mais rien n'est gagné pour l'Alliance. Elle n'a toujours pas de constitution ni de programme. Elle n'a pas d'organisations dans plus de la moitié des circonscriptions. Mme Smith y travaille avec acharnement et promet d'avoir complété le travail pour juin. Dans une entrevue récente au Devoir, elle disait même viser rien de moins que le pouvoir en 2012, année des prochaines élections.

Pour cela, il faudra cependant qu'elle conserve un de ses plus gros atouts: l'appui de l'industrie pétrolière de Calgary. C'est cette dernière qui a garni la caisse du parti et lui a permis de faire oublier son image de formation marginale, explique M. Taras. Pour l'industrie, c'était une façon de manifester son mécontentement à l'égard d'un premier ministre qui a d'abord exclu Calgary du cabinet et qui a ensuite apporté des changements au régime de redevances pétrolières qui ont entraîné une hausse des coûts au moment où la crise économique et la baisse des prix du pétrole frappaient.

Une révision de ce régime est en cours sous le couvert d'une étude sur la compétitivité. Le rapport doit être déposé en mars, mais c'est la réponse du gouvernement qui est attendue avec impatience. «Voilà le défi de Stelmach: rendre l'industrie pétrolière à nouveau heureuse, car c'est de là que vient l'essentiel des fonds de l'Alliance», dit Peter McCormick.

Mais cela ne pourrait suffire à la mettre en échec, du moins tant qu'Ed Stelmach restera en poste, estime David Taras. «L'Alliance ne fait que profiter du vide au sommet. Les Albertains aimaient Ralph Klein, mais pas ses politiques. Ils votaient pour lui quand même. Les gens, par contre, n'aiment pas Ed Stelmach, même s'ils apprécient peut-être ses politiques; alors, ils l'abandonnent. Les Albertains aiment les leaders forts, alors que Stelmach semble incompétent, manquer de jugement, ne pas être éloquent ni à la hauteur», poursuit le politologue. Toutefois, il sera difficile à déloger. Il a une majorité très confortable à l'assemblée législative et vient d'obtenir un vote de confiance de son parti.

Une vision, s.v.p.

Éminence grise de la politique albertaine, Preston Manning tente depuis des mois d'amener la classe politique de sa province à se doter d'un projet porteur. Selon lui, son absence explique l'insatisfaction actuelle. Les Albertains veulent un renouvellement de leur projet politique. La question est de savoir «si ce sera le PC qui parviendra à se donner un nouvel élan ou l'Alliance qui réussira à faire la transition de mouvement de protestation à parti apte à gouverner».

Il refuse de trancher, mais il rappelle en entrevue au Devoir cette particularité albertaine qui veut qu'un parti règne pendant des décennies pour finalement être délogé, non pas par l'opposition officielle, mais par un nouveau véhicule politique. Il pense que l'Alberta est peut-être à l'aube d'un mouvement historique de cette ampleur. «Les Albertains vont toujours écouter quelqu'un qui propose quelque chose de neuf et de dynamique. Ils ne rayeront pas l'Alliance de la carte sans l'écouter. C'est donc à elle de prouver qu'elle a ce qu'il faut.»

Peter McCormick reconnaît que l'Alliance a eu un effet sur le gouvernement, lors de la formation du cabinet entre autres, mais si le professeur devait parier sur qui tiendra le haut du pavé dans deux ans, il miserait sur Stelmach et le PC. L'Alliance est encore trop verte, dépend trop de l'argent du milieu pétrolier et «n'est pas prête pour des élections, loin de là». Selon lui, il y a plus de chances d'assister à un compromis entre le PC et l'Alliance que de voir cette dernière évincer le PC. Après tout, l'essentiel de ses partisans sont des conservateurs désenchantés qui n'attendent, dans bien des cas, qu'une raison pour revenir au bercail, dit M. McCormick.

David Taras pense que tout dépend d'Ed Stelmach. S'il s'accroche, il ternira de façon permanente l'image de marque de son parti et poussera ses partisans à s'enraciner ailleurs. «Bref, c'est la survie du PC albertain qui est en train de se jouer», croit-il.

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Collaboratrice du Devoir