Le testament de la décennie - 1. Le séisme des commandites

Un des principaux acteurs du scandale des commandites, Jean Lafleur, président de l’agence Lafleur communications
Photo: Agence Reuters Un des principaux acteurs du scandale des commandites, Jean Lafleur, président de l’agence Lafleur communications

Les allégations circulaient dans les médias depuis janvier 2000, mais le programme des commandites du gouvernement fédéral est devenu un «scandale» le 10 février 2004, lorsque la vérificatrice générale, Sheila Fraser, dépose un rapport accablant. Ce document provoque un tremblement de terre politique dont les répliques se font encore sentir aujourd'hui.

«Il y a un "avant-scandale" et un "après-scandale" des commandites. La politique canadienne est très différente depuis. Et, à l'intérieur de cette controverse, il y a un "avant-rapport Fraser" et un "après-rapport Fraser". Après le rapport de la vérificatrice générale, c'est devenu énorme. Tout le monde a pris conscience de la bombe que c'était», soutient le politologue Christian Dufour, de l'École nationale d'administration publique (ENAP).

Le sceau de crédibilité que Sheila Fraser a apposé sur cette affaire représente véritablement un tournant, estime le journaliste Daniel Leblanc, du Globe and Mail, qui a mis au jour ce scandale avec la collaboration d'un collègue, Campbell Clark. «La vérificatrice générale est objective, crédible, et elle est arrivée avec un rapport qui est un condensé de révélations fracassantes. Elle-même a senti que ce programme était une aberration hors normes, alors elle a employé des mots très durs qui ont marqué les esprits», soutient Daniel Leblanc.

En effet, le 10 février 2004, Mme Fraser déclare ceci: «C'est un cas flagrant de détournement de fonds publics. C'est profondément troublant. Les mots me manquent. Je suis en colère chaque fois que je relis ce rapport.»

Les noms de plusieurs agences de communications deviennent alors tristement célèbres. Les Groupaction, Groupe Everest, Media I.D.A. Vision, Gosselin Communication, Lafleur et Coffin Communications font la manchette. Sheila Fraser découvre que le gouvernement libéral a dépensé 250 millions de dollars pour ce programme de visibilité au Québec, dont 100 millions sont allés dans les poches des agences à tendances libérales.

Un an plus tard, au milieu de la commission Gomery, les juriscomptables de la firme Kroll, Lindquist, Avey établiront que la somme est finalement de 332 millions, dont 54 % sont allés en frais de toutes sortes au bénéfice des agences de communications. Des cas de fraude sont mis au jour.

La commission Gomery

Le lendemain du dépôt du rapport Fraser, le premier ministre Paul Martin dévoile une série de mesures pour apaiser la grogne populaire, dont la mise en place d'une commission d'enquête publique présidée par le juge John Gomery. «Il est évident qu'il s'agit d'une situation où il y a eu une mauvaise gestion et un manquement grave aux obligations envers le public. C'est inacceptable. C'est intolérable. Nous allons donc agir de façon résolue», déclare alors M. Martin aux Communes.

Lorsque John Gomery remet son rapport final en novembre 2005, après des mois de révélations qui ont tenu en haleine le public et la classe politique — les travaux de la commission ont été télédiffusés en direct — c'est la bombe ultime.

M. Gomery met au jour un système de ristournes qui a permis au Parti libéral du Canada de toucher illégalement des millions de dollars provenant du programme des commandites. Des fonds publics qui ont été utilisés pour faire mousser la cause du PLC au Québec. Le rapport Gomery blanchit Paul Martin, mais coule le Parti libéral du Canada (PLC), dont l'ancien premier ministre, Jean Chrétien.

«Encore aujourd'hui, les libéraux fédéraux souffrent du scandale des commandites. Ils sont discrédités. Retrouver la confiance des gens est une longue et difficile entreprise», affirme Christian Dufour, de l'ENAP. Le PLC, qui se cherche un nouveau souffle depuis le scandale, a d'ailleurs changé de chef à deux reprises.

Autre effet du scandale, celui de propulser en orbite les intentions de vote pour le Bloc québécois. «Après ce scandale, on a cessé de remettre en question le rôle du Bloc québécois. Les commandites ont ressuscité le Bloc. Le parti a démontré son utilité au-delà de la cause souverainiste», poursuit le politologue.

Cette mainmise des troupes de Gilles Duceppe au Québec contribue fortement au cycle toujours en cours des gouvernements minoritaires à Ottawa, les grands partis fédéralistes étant incapables de s'imposer dans la province.

Harper au pouvoir

Le scandale des commandites et le rapport Gomery formeront également la vague qui portera les conservateurs de Stephen Harper au pouvoir en janvier 2006. «C'est clairement ça qui a tracé la voie à la période politique qu'on vit au Canada», dit Christian Dufour.

La droite, minoritaire, s'installe donc à Ottawa pour la première fois en 13 ans, avec de nouvelles priorités: achats militaires, projets de loi musclés en matière de justice, prolongation de la mission en Afghanistan (avec l'appui des libéraux), indifférence envers les changements climatiques, reconnaissance de la nation québécoise aux Communes, prise de contrôle du Sénat en janvier 2010, baisses d'impôts et de taxes, tentative d'abolition du registre des armes à feu, compressions dans les subventions culturelles, excuses officielles pour les abus commis dans les pensionnats autochtones, etc.

Le cynisme

Le scandale des commandites aura aussi un effet profond et durable sur la perception que les citoyens ont de la politique et des politiciens. «Les gens se sont rendu compte que des histoires aussi incroyables et choquantes, ça n'arrive pas seulement dans les films, dit Daniel Leblanc. L'aspect positif, c'est que les gens sont devenus plus vigilants. Il y a eu une prise de conscience. Par contre, le côté négatif, c'est que les citoyens ont mis tous les politiciens dans le même panier. On entend souvent dire qu'ils sont tous des menteurs et des malhonnêtes, alors que ce n'est pas le cas.»

Le cynisme envers la classe politique a atteint un nouveau sommet qui éclabousse toutes les capitales. Au Québec, cette méfiance est bien visible dans le récent débat sur l'opportunité de tenir une enquête publique sur la corruption dans l'industrie de la construction.

«Ce climat de cynisme et de scepticisme a démarré au fédéral avec les commandites, mais il a pénétré la scène provinciale, explique Christian Dufour. Une odeur de scandale, ça renforce ce que les gens aiment croire. Jean Charest en a souffert cet automne.»

Une ambiance qui contribue également au désabusement des citoyens, qui sont de moins en moins nombreux à voter aux élections. Le débat public, lui, en souffre. «C'est un peu inquiétant pour la santé de notre démocratie», conclut M. Dufour.

À voir en vidéo