Revue de presse - L'épine afghane

Encore une fois, les conservateurs se font malmener dans le dossier des détenus afghans. Les appuis se sont faits rares, les critiques, nombreuses et virulentes. La dernière sortie du diplomate Richard Colvin n'a pas arrangé les choses. Comme l'écrit Don Martin, du Calgary Herald,  c'est ce dernier qui, pour le moment, remporte la guerre des relations publiques.

Après avoir vu sa crédibilité remise en question publiquement par le ministre de la Défense, Peter MacKay, et par quelques anciens hauts gradés de l'armée, Colvin a tenté de remettre les pendules à l'heure dans une lettre vigoureuse envoyée au comité parlementaire. Or, note Martin, «l'air de défi de Colvin tranche favorablement avec l'attitude évasive du gouvernement». Le chroniqueur note que le problème de relations publiques du gouvernement ne découle pas des gestes posés par les militaires sur le terrain, mais de son attitude, de sa lenteur à réagir et de son refus de voir et d'entendre les avertissements. Martin rappelle que Colvin n'a pas cherché cette publicité, mais il a été assigné à comparaître devant le comité et la réaction naturelle d'un diplomate de carrière, en poste à Washington, aurait été de se faire discret par la suite. «En sonnant l'alarme avec autant de cran, il donne une aura d'authenticité à sa version des événements.»

Chroniqueur au Toronto Star, James Travers fait un lien entre l'affaire des détenus afghans et la conférence de Copenhague sur les changements climatiques. Dans les deux cas, les Canadiens ne savent pas à quoi s'en tenir et le gouvernement leur répond avec «des stratégies qui défient toute probabilité». Dans le dossier des changements climatiques, la réponse est embarrassante. «En s'enfouissant la tête dans les sables bitumineux, le premier ministre a fait d'un pays autrefois respecté pour son rôle de leader devant les menaces mondiales l'objet de farces et la cible de canulars.»

Travers observe qu'«il est dans la nature des conservateurs de s'enfoncer davantage quand ils sont dans un trou. Leur réflexe est de rejeter et de réfuter, plutôt que de s'en remettre à la capacité des Canadiens de pardonner et d'oublier d'inévitables faiblesses politiques». L'honnêteté aurait mis fin à la controverse au sujet des mauvais traitements subis par des prisonniers afghans, croit Travers, mais Stephen Harper a préféré prétendre qu'aucune preuve n'existait. En jouant la carte de la certitude, il s'est rendu vulnérable face à toutes nouvelles révélations. Mais, comme le dit Travers, il n'est pas évident pour un parti partisan des solutions peintes en blanc et noir d'admettre les nuances de gris qui entourent certaines politiques publiques.


Démocratie malmenée

Les événements des dernières semaines ont poussé le chroniqueur au Globe and Mail, Lawrence Martin, à réfléchir sur l'état de la démocratie canadienne sous Harper. Sa réflexion — dérangeante — mérite qu'on s'y attarde.

Optant pour l'ironie, Martin décrit la recette pour rendre la vie d'un gouvernement très facile. Cela exige, dit-il, de «passer outre autant que possible aux exigences de la démocratie». Il suggère quelques solutions: museler la bureaucratie en la rendant plus soumise et partisane, faire la même chose avec la diplomatie, se défaire des dirigeants d'agences et de commissions trop dérangeants, poursuivre leur organisme devant les tribunaux, «accaparer comme jamais le pouvoir exécutif de manière à ce que tout soit contrôlé au sommet». Il faut ensuite soumettre le caucus à une discipline de fer et lui enseigner comment perturber le travail des comités parlementaires. «Un élément clé d'une campagne de dénigrement de la démocratie consiste à couper l'accès à l'information» et à se servir de l'argument de la sécurité nationale pour bloquer tout ce qu'on croit compromettant. La dissidence ne peut être tolérée et l'opposition doit être écrasée. Finalement, la démagogie peut s'avérer utile pour manipuler les préjugés et dénigrer ses adversaires.

Et si tout cela ne suffit pas, il y a, dit Lawrence Martin, une solution massue: la clé dans la porte. En d'autres mots, la prorogation du Parlement. «Voilà ce qui se passe à Ottawa depuis quatre ans. Le premier ministre est maintenant en contrôle au point de pouvoir s'en tirer sans égratignures pour à peu près n'importe quoi.» La controverse au sujet des détenus afghans constitue un test. «Le gouvernement est enfoncé jusqu'aux genoux dans les allégations de camouflage, d'obstruction de justice, de mépris à l'endroit du Parlement», poursuit le journaliste. Pessimiste, il donne l'impression de croire le mal sans remède. «Une fois que vous avez atteint un niveau aussi prononcé de contrôle sur les leviers du pouvoir, vous êtes en position pour traverser n'importe quoi, à coup de tordages de bras. Ainsi, le gouvernement a mis fin aux audiences sur les détenus afghans en boycottant le comité. Et maintenant, il menace de proroger à nouveau le Parlement pour ne plus faire face à cette musique. Ce sont des preuves supplémentaires, des preuves parmi d'autres, de la méthode suivie pour mettre le système à genoux. C'est la démocratie à la canadienne.»

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