Torture en Afghanistan - Richard Colvin contre-attaque

Richard Colvin
Photo: Agence Reuters Richard Colvin

Ottawa — Après un mois de silence radio, le diplomate Richard Colvin est de retour. L'homme au cœur de la saga des détenus afghans transférés a lancé hier sa contre-attaque en déposant une lettre de 16 pages qui réfute ligne par ligne 17 allégations soulevées par le gouvernement.

C'est à une offensive aux allures de cours magistral que se livre M. Colvin dans son document envoyé à la greffière du comité spécial sur la mission en Afghanistan. Ni émotion, ni fioritures, la réplique est méthodique. Le diplomate se concentre à démonter point par point ce qui a constitué l'essentiel de l'argumentaire du gouvernement depuis son passage devant le comité, le 18 novembre.

Au final, le diplomate réaffirme — citations et références à l'appui — que le gouvernement a été prévenu des problèmes de torture dès 2006, qu'il a tardé à agir, qu'une censure a été imposée aux fonctionnaires sur le terrain et que les allégations qui émaillaient les rapports envoyés à Ottawa étaient de première main.

Les précisions qu'il apporte heurtent de plein fouet les versions des faits présentées devant le comité par David Mulroney (ancien coordonnateur ministériel de la mission), le gouvernement ou les généraux Rick Hillier et Michel Gauthier. De ces deux derniers, Richard Colvin dit qu'il est «peu plausible qu'ils n'aient pas été au courant» des conditions de détention dans les prisons afghanes.

En pièce de résistance, M. Colvin cite plusieurs rapports névralgiques envoyés à Ottawa et qui contredisent l'assertion voulant que le gouvernement ait agi dès que le problème de la torture lui fut signalé de manière crédible.

Or, les rapports officiels de 2006 (mai, juin, septembre et décembre) étaient très clairs, dit-il: la Croix-Rouge se plaignait de perdre la trace des détenus transférés; la Force internationale d'assistance à la sécurité (FIAS) était mécontente du manque de collaboration de l'armée pour fournir des renseignements sur les détenus; l'Équipe provinciale de reconstruction (EPR) de Kandahar s'inquiétait du problème généralisé de mauvais traitements infligés aux détenus dans les prisons afghanes, «y compris ceux transférés par le Canada».

Aussi, à la fin décembre de cette même année, le rapport-bilan de l'ambassade sur la situation des droits de la personne «utilisait le mot "torture" à répétition», écrit M. Colvin. Les Américains s'inquiétaient également de la situation, rappelle le diplomate en citant un rapport du département d'État daté de mars 2006.

En mars 2007, M. Colvin affirme avoir dit de vive voix à une douzaine d'officiels à Ottawa que la Direction nationale de la sécurité de l'Afghanistan (DNS, à qui le Canada remettait ses détenus) «torture les gens: si nous ne voulons pas voir nos détenus torturés, il ne faut pas les donner à la DNS».

Mais «toute l'information transmise n'a pas eu d'impact visible sur les pratiques de transfert» jusqu'à la signature d'un nouveau protocole le 3 mai 2007, déplore Richard Colvin. Et il a encore fallu attendre à la fin octobre 2007 pour qu'Ottawa envoie quelqu'un dont c'était la tâche spécifique de suivre le parcours des détenus transférés pour vérifier leur condition. «Dès lors, il a trouvé des preuves concluantes de torture constante», dit M. Colvin.

Entre autres choses, Richard Colvin réfute les allégations voulant qu'il ait basé ses rapports sur des témoignages de deuxième ou troisième main, comme l'a affirmé le ministre de la Défense, Peter MacKay. Ses informateurs étaient des services de renseignement afghans et étrangers; du personnel des ambassades de l'OTAN; des gens de la FIAS et des Nations unies; des organisations de défense des droits de la personne. Et «les informations étaient contre-vérifiées», écrit M. Colvin.

Ce dernier réaffirme également avoir reçu des directives de censurer ses rapports. «Le personnel de l'ambassade a été averti qu'il ne fallait pas rapporter des informations qui entraient en conflit avec le message du gouvernement», note-t-il.

Critiqué par Peter MacKay pour ne pas avoir parlé directement du problème de la torture aux ministres qu'il a rencontrés, Richard Colvin réplique finalement que ce n'était pas son rôle. «Il y a une chaîne de commandement» au sein du ministère des Affaires étrangères, dit-il. Mais surtout, la seule fois qu'il a rencontré M. MacKay, il n'était en poste en Afghanistan que depuis 10 jours: «Même si j'avais voulu briser le protocole et l'avertir, je n'aurais rien eu à lui dire à ce moment.»

Comité

Pour le député bloquiste Claude Bachand, les propos de M. Colvin «relancent le dossier» et donnent plus de poids aux différentes demandes de l'opposition: la création d'une commission d'enquête publique et la publication d'une liasse de documents non censurés.

La décision des conservateurs de boycotter le comité spécial sur l'Afghanistan force pour l'instant l'opposition à trouver des solutions de rechange pour maintenir l'attention sur le dossier. Selon M. Bachand, il est possible que le comité siège quand même en janvier, mais de manière informelle: les témoins invités n'auraient pas droit à l'immunité parlementaire. «Nous n'agiterons pas le drapeau blanc parce que les conservateurs jouent un jeu», promet le député du NPD Paul Dewar.

Le secrétaire parlementaire de M. MacKay, Laurie Hawn, a pour sa part répété hier que «chaque fois que les militaires et les représentants diplomatiques ont reçu des preuves crédibles et corroborées, ils ont pris les mesures qui s'imposaient». Il ajoute que «contrairement à mes homologues des partis de l'opposition, je ne me ferai pas du capital politique en laissant entendre de façon cavalière que les soldats canadiens sont des criminels de guerre».

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