Les libéraux hésitent à sauver le Registre des armes à feu

Ottawa — Les chefs libéral et néo-démocrate aiment se vanter d'avoir créé le Registre canadien des armes à feu, mais ils ne pousseront pas leurs convictions jusqu'à obliger leurs députés à voter ce soir pour son maintien. Michael Ignatieff et Jack Layton laisseront certains de leurs députés appuyer le gouvernement conservateur à la Chambre des communes, ouvrant la porte au démantèlement du registre des armes d'épaule.

L'initiative conservatrice est passée à peu près inaperçue au Québec jusqu'à présent, mais pas dans les régions rurales. Une députée conservatrice d'arrière-ban du Manitoba, Candice Hoeppner, pilote un projet de loi privé supprimant l'obligation faite aux propriétaires de carabines d'enregistrer leurs armes. Les conservateurs misent sur le fait que par tradition, les projets de loi privés ne sont pas soumis à la ligne de parti. Ils ont donc fait pression sur certains députés libéraux et néo-démocrates représentant des circonscriptions rurales à coups de publicités locales.

La stratégie semble avoir fonctionné. De ligne de parti il n'y aura point chez les libéraux et les néo-démocrates, de sorte que les troupes conservatrices devraient obtenir la majorité nécessaire à la Chambre des communes ce soir pour faire adopter le projet de loi en seconde lecture.

«J'en ai huit, pour l'instant», se réjouit Candice Hoeppner. «J'aimerais en avoir quatre de plus», ajoute-t-elle toutefois pour plus de sécurité. Si Mme Hoeppner a bel et bien convaincu huit députés de l'opposition, alors elle gagnera son pari. Les conservateurs ont 143 sièges et peuvent souvent compter sur l'appui d'André Arthur. L'opposition en compte 159 une fois retranchés le président libéral et les quatre vacances. La majorité se situe donc à 152 sièges.

Mme Hoeppner dit avoir convaincu quatre néo-démocrates et deux libéraux. Elle n'a pas identifié les deux autres. Il s'agit, dans le camp de Jack Layton, de John Rafferty, de Bruce Hyer, de Carol Hughes (nord de l'Ontario) et de Niki Ashton (nord du Manitoba). Dans les rangs de Michael Ignatieff, on retrouve Larry Bagnell (Yukon) et Anthony Rota (nord de l'Ontario). Un total de 17 députés avaient été ciblés par les publicités.

Comment Michael Ignatieff et Jack Layton expliquent-ils leur refus d'imposer une ligne de parti? Le Parti libéral a lui-même instauré le Registre des armes à feu en 1995. Quant à Jack Layton, il se targue d'avoir lancé la campagne du ruban blanc, cette mobilisation des hommes contre la violence faite aux femmes.

«Les discussions continuent, mais c'est un projet de loi privé. Alors, c'est la tradition à la Chambre que chaque député prenne sa propre décision. C'est une tradition de longue date», s'est esquivé M. Layton hier. Enverra-t-il un message à ses troupes? «On a discuté et on continue les discussions au sein du caucus. Il s'agit pour chacun de considérer la politique d'après les intérêts de leurs commettants, et nos députés sont en train de discuter.»

Michael Ignatieff n'était pas disponible pour commenter. Son critique en matière de justice, Dominic Leblanc, a assuré que «la très, très grande majorité des députés libéraux» voteraient contre le projet de loi C-391. «Il ne faut pas faire une crise avant le moment, croit-il. Demain soir, ce n'est pas le vote final. C'est le vote pour envoyer en comité un projet de loi privé. Moi, j'ai vu de nombreux projets de loi privés aller en comité et ne jamais être adoptés en bout de piste.»

En effet, le projet de loi devra encore être décortiqué en comité parlementaire, voté une troisième fois, puis envoyé au Sénat, où les libéraux détiennent la majorité. Selon M. Leblanc, le gouvernement conservateur s'amuse à diviser les régions urbaines des rurales.

Le Bloc québécois semble imperméable à ces déchirements internes. Le chef, Gilles Duceppe, a indiqué que les 47 bloquistes seront «unanimes». Résultat d'une conviction ou d'une ligne de parti? Impossible de le savoir. Il en a profité pour railler le manque de colonne vertébrale des libéraux. «Ce sont les libéraux qui ont voté ça, qui ont fait passer ça. Dans le temps, c'est [Martin] Cauchon qui était leur ministre de la Justice. [NDLR: C'était plutôt Allan Rock.] Je pense qu'ils devraient se tenir debout.»

La présidente de la Fédération des femmes du Québec (FFQ), Alexa Conradi, se désole de ce manque de conviction politicienne. «Nous célébrerons bientôt le 20e anniversaire du 6 décembre 1989 et ce serait honteux que Jack Layton, qui utilise toutes les occasions pour rappeler qu'il a lancé la campagne du ruban blanc, accepte que ses députés permettent le démantèlement du Registre des armes à feu», dit-elle en entrevue. Selon elle, «c'est sûr qu'il y a de l'hypocrisie».

Dans une lettre ouverte publiée dans Le Devoir hier, Suzanne Laplante-Edward, mère d'une des victimes de la tuerie de la Polytechnique, se disait «déçue que les dirigeants du Parti libéral et du NPD ne semblent pas prêts à les arrêter».

La FFQ aimerait que les conservateurs du Québec s'astreignent à leur propre logique et votent contre ce projet de loi, puisque les Québécois sont majoritairement pour le Registre des armes à feu. Ça ne risque pas d'arriver.

Hier, le ministre québécois Jean-Pierre Blackburn a indiqué qu'il voterait avec ses collègues. «On veut arrêter de tanner les chasseurs et également les fermiers qui ont besoin des armes d'épaule pour leurs activités, sportives ou autres.» Il estime que le registre ne permet pas de prévenir le crime. «Les vrais criminels, ceux qui sont dangereux, pensez-vous qu'ils enregistrent leurs armes?»

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