Rick Hillier au Devoir - Torture dans les prisons afghanes: Ottawa savait

Rick Hillier est catégorique: les ministres de la Défense et des Affaires étrangères savient dès 2006 que les prisonniers que les soldats canadiens remettaient aux Afghans risquaient d’être torturés.
Photo: Agence France-Presse (photo) Rick Hillier est catégorique: les ministres de la Défense et des Affaires étrangères savient dès 2006 que les prisonniers que les soldats canadiens remettaient aux Afghans risquaient d’être torturés.

Les ministres fédéraux Gordon O'Connor et Peter MacKay ont su dès 2006 que les détenus capturés en Afghanistan risquaient d'être torturés dans les prisons locales, a soutenu au Devoir Rick Hillier, l'ancien chef d'état-major des Forces canadiennes. Lors de cette entrevue, la seule accordée à un média québécois, le général a toutefois soutenu ne jamais avoir vu les rapports de l'ancien diplomate Richard Colvin sur le sujet, en 2006.

Dans son autobiographie lancée aujourd'hui, l'ancien grand patron de l'armée de 2005 à 2008, Rick Hillier, aborde la délicate question du transfert des détenus afghans. Il affirme que le gouvernement fédéral et les Forces canadiennes ont commencé à se préoccuper des risques de torture dans les prisons afghanes en 2006, quand les troupes ont pris position à Kandahar, où l'activité des talibans est plus intense. «On faisait plus de prisonniers en raison des combats», écrit-il dans A Soldier First (Harper Collins).

En entrevue, Rick Hillier affirme que les États en faillite et en déroute, comme l'Afghanistan, présentent toujours des risques concernant le respect des droits de la personne. «On savait qu'il y avait des risques dans les prisons afghanes, mais à l'époque, on pensait que ce risque était calculé. On pensait que la surveillance de la Croix-Rouge était suffisante, car on leur transmettait les informations sur chaque prisonnier», dit-il.

Est-ce que les ministres de l'époque, Gordon O'Connor (Défense) et Peter MacKay (Affaires étrangères) étaient au courant des risques de torture en 2006? «Tout le monde était au courant», dit Rick Hillier. Les ministres du gouvernement Harper ont affirmé avoir été mis au parfum des risques véritables seulement au printemps 2007.

Le général à la retraite affirme que l'organisme Amnistie internationale a écrit une lettre dès 2006 au ministre O'Connor pour le prévenir des risques de torture dans les prisons afghanes. Transférer des détenus en sachant qu'il existe un risque de torture contrevient à la convention de Genève. «Il m'a consulté avant de répondre à la lettre. On en parlait souvent, dans tous les briefings», dit-il, ajoutant que la situation est devenue plus grave en 2007, ce qui a mené à l'arrêt des transferts pendant quelques mois. «C'est seulement à l'automne 2007 qu'on a pensé qu'il fallait changer nos pratiques.»

Rick Hillier affirme toutefois ne jamais avoir reçu de rapport en 2006 sur la torture qui se pratiquait déjà dans les prisons afghanes. L'ancien diplomate Richard Colvin affirme avoir envoyé 16 rapports à plus de 70 personnes en 2006 sur la torture dans les prisons de Kandahar. «J'ai entendu parler de son rapport pour la première fois dans les médias dernièrement, dit Rick Hillier. Je ne savais pas qui il était. Il faut se rappeler qu'en 2006, on arrivait à Kandahar et mes soldats participaient à des combats de plus en plus intenses. Il fallait lancer la mission sur de bonnes bases. On préparait aussi l'opération Medusa, qui a été majeure à l'automne 2006. Je ne me souviens d'aucun rapport sur la torture à cette époque.»

Hier, le NPD a rendu public l'un des rapports envoyés par le diplomate Richard Colvin à ses supérieurs en juin 2006 après une visite sur le terrain. Il fait état de prisonniers «battus avec des câbles» et «frappés violemment» à plusieurs reprises par les services secrets afghans, le NDS. Il parle «de mauvais traitements flagrants» dans les prisons.

Les ministres Peter MacKay et Gordon O'Connor affirment n'avoir jamais vu l'un des rapports de M. Colvin. «Il y a des milliers de documents qui s'échangent dans les ministères», a répondu Peter MacKay.

Pas une erreur, l'Afghanistan

Dans son livre, Rick Hillier a des mots très durs contre l'OTAN. Il affirme que l'alliance militaire n'a jamais développé de véritable stratégie en Afghanistan et que l'OTAN est «inefficace», comme le révélait Le Devoir mercredi.

En entrevue, l'ancien chef d'état-major affirme toutefois que la décision canadienne de s'impliquer en Afghanistan était justifiée, malgré les ratés dans la mission. «On a bien fait d'aller en Afghanistan, dit-il. C'était d'abord pour des raisons de sécurité nationale. On savait que ce pays était un nid de terroristes et il fallait agir. Et en tant que pays du G8, on devait répondre présent quand le Conseil de sécurité de l'ONU a autorisé l'intervention en Afghanistan. On est un pays libre et démocratique. Il faut s'investir ailleurs quand la situation le commande.»

Il rappelle que l'OTAN n'était pas dans le portrait au début de l'aventure, en 2001, quelques semaines après les attentats du 11-Septembre. «Ça ne veut pas dire que l'Alliance ne pouvait pas développer une bonne stratégie et être efficace après avoir décidé de s'impliquer», lance-t-il.