Défense: un milliard jeté à l'eau

L’une des 36 unités mobiles du système ADATS au cours d’un entraînement.
Photo: Défense nationale du Canada L’une des 36 unités mobiles du système ADATS au cours d’un entraînement.

Un système antiaérien et antimissile qui a coûté 1,1 milliard de dollars aux Forces canadiennes dort dans les entrepôts militaires depuis 17 ans. Depuis 1992, ce système mobile a été déployé une seule fois, par mesure défensive, et n'a jamais été utilisé lors d'une mission, a appris Le Devoir.

Le système antiaérien et antimissile, nommé ADATS, a été acquis par les Forces canadiennes entre 1988 et 1992. Le gouvernement a dépensé 650 millions de dollars pour l'achat de 36 unités mobiles. Le système est monté sur un véhicule à chenilles qui ressemble à un char d'assaut.

Pour rendre les ADATS pleinement efficaces, l'armée a dû débourser 450 millions de dollars supplémentaires pour acheter des canons bitubes 35 mm et un système de radar et de contrôle de tir Skyguard. Le montant total du projet a donc coûté 1,1 milliard de dollars.

Les ADATS constituent le principal système de défense antiaérien de l'armée de terre. Ils ont la capacité de protéger les installations au sol et les soldats qui exécutent des manoeuvres. Il peut abattre un avion ou un hélicoptère ennemi à basse altitude à 10 kilomètres de distance.

Du moins en théorie, car malgré les sommes colossales investies dans ce système, il n'a pratiquement jamais été utilisé, sauf lors d'entraînements. Les Forces canadiennes ont confirmé au Devoir que des ADATS ont été déployés en Allemagne, aux bases canadiennes de Lahr et Baden, entre 1988 et 1992. L'armée n'a toutefois jamais eu à s'en servir dans ce pays.

Ensuite, l'unique déploiement a eu lieu en juin 2002, lors du sommet du G8 à Kananaskis, en Alberta. C'était une mesure « défensive », explique le major Michael Audette, officier d'affaires publiques au sein de l'armée de terre.

Les ADATS n'ont jamais été déployés lors d'une autre mission, défensive ou offensive, depuis 1992. Que ce soit en Bosnie, en Afghanistan ou dans le cadre d'autres événements internationaux au Canada, les ADATS sont restés dans leur entrepôt, au pays.

Pourquoi avoir utilisé les ADATS une seule fois depuis 1992? « Le système ADATS est employé lorsque la situation opérationnelle le demande, selon les circonstances », se contente de répondre le major Michael Audette.

Plus une priorité

Plusieurs sources ont affirmé au Devoir que ce système ne fait plus partie des priorités des Forces canadiennes et qu'il n'aurait jamais dû en faire partie. « Le coût est exorbitant par rapport à son utilité », affirme une source militaire qui a demandé à conserver l'anonymat pour parler de ce sujet délicat.

Les chiffres confirment d'ailleurs que les ADATS sont tranquillement tombés en désuétude. Il ne reste aujourd'hui que 16 systèmes opérationnels (sur les 36 achetés). Et puisque ces systèmes fonctionnent en groupe de quatre appareils, il n'y a en fait que quatre groupes disponibles.

Les 16 ADATS restants viennent d'ailleurs d'être mis à niveau dans les locaux de Rheinmettal Canada (anciennement Oerlikon) à Saint-Jean-sur-Richelieu, près de Montréal. Cette entreprise a construit les ADATS canadiens. La nouvelle version des ADATS pourra maintenant communiquer avec les systèmes plus perfectionnés de l'OTAN et de NORAD, entre autres. Les radars, les ordinateurs et les logiciels ont été modifiés. Montant de la facture: 35 millions de dollars.

En entrevue, le vice-président de Rheinmettal Canada, Nick Papiccio, affirme que l'armée ne remettra pas à niveau les autres ADATS qui dorment dans les entrepôts.

Selon lui, le système a été victime de son époque. « Les ADATS ont été conçus dans le contexte de la guerre froide avec la Russie, dit-il. Mais il n'y a plus 25 000 avions russes qui nous menacent, alors ça change les choses. Ce n'est plus une priorité maintenant, puisque les armées sont dans des conflits asymétriques. Elles sont plus préoccupées par les tirs de roquettes, les mines antichars et les tirs de mortier. »

Le marché des systèmes antiaérien et antimissile est « assez plat » depuis plusieurs années, affirme M. Papiccio. Les Forces canadiennes auraient-elles dû prévoir, en 1988, tandis que la guerre froide tirait à sa fin, que son système coûteux ne serait plus très utile à l'avenir? « Je pense que c'était justifié à l'époque. Mais c'est certain que maintenant, c'est moins utile », dit Nick Papiccio.

N'empêche, il estime que les ADATS peuvent encore rendre service de nos jours. « Est-ce qu'un pays comme le Canada peut se permettre de ne pas avoir de système antiaérien pour protéger le pays? Peut-être qu'on va les utiliser lors des Jeux olympiques de Vancouver ou lors du G8 de 2010 en Ontario? »

Les Forces canadiennes ont refusé de dire si les ADATS seraient de nouveau déployés à l'avenir. « Par mesure de sécurité, nous ne discuterons pas de l'utilisation du système ADATS pour des tâches opérationnelles possibles dans le futur », dit le major Michael Audette, qui ajoute que le système est « efficace ».

Efficace?

L'efficacité des ADATS a toutefois été contestée par le passé. Le Canada est d'ailleurs le premier et le seul pays au monde à avoir acheté des ADATS. Rheinmettal Canada n'a jamais été en mesure de vendre sa technologie à un autre pays.

En 1989, les États-Unis ont mis à l'essai huit ADATS avec l'intention d'en acheter 387 si les tests étaient concluants. Les Américains n'ont toutefois jamais procédé à l'acquisition. En décembre 1989, Le Devoir avait d'ailleurs révélé en primeur le contenu d'une analyse du responsable de l'évaluation au Pentagone, qui affirmait que la performance des ADATS n'était pas à la hauteur des attentes. Plusieurs problèmes, notamment lorsque les conditions météo étaient difficiles, avaient été détectés.

Nick Papiccio s'inscrit en faux et affirme que le système ADATS fonctionne très bien. Selon lui, c'est davantage le déclin du marché qui a empêché l'entreprise de vendre sa technologie. « On est passé proche de vendre à la Grèce, mais ça n'a pas fonctionné, explique Nick Papiccio. Sans les États-Unis, c'est difficile de percer les autres marchés. Les pays de l'OTAN se basent beaucoup sur ce que les Américains achètent. »

À voir en vidéo