Un plateau continental plus vaste pour le Canada?

Les appareils de détection sismique installés sur le brise-glace Saint-Laurent ont détecté des sédiments à des centaines de milles plus loin qu’on ne le pensait sur les fonds arctiques.
Photo: Agence Reuters Les appareils de détection sismique installés sur le brise-glace Saint-Laurent ont détecté des sédiments à des centaines de milles plus loin qu’on ne le pensait sur les fonds arctiques.

Des chercheurs qui participent à une expédition canado-américaine dans l'Arctique ont fait état hier d'une découverte géologique qui laisse penser que le plateau continental de l'Amérique du Nord se prolonge plus loin que prévu dans l'océan Arctique.

Dans une conférence de presse téléphonique qui réunissait des journalistes des deux pays, Jacob Verhoef, directeur des relevés dans l'Arctique pour Ressources naturelles Canada, a déclaré que les appareils de détection sismiques installés sur le brise-glace Saint-Laurent, le plus gros de la flotte gouvernementale canadienne, avaient détecté des sédiments à des centaines de milles plus loin qu'on ne le pensait sur les fonds arctiques.

En droit international lorsqu'il est question de délimiter l'étendue du plateau continental d'un pays au-delà de la zone des 200 milles marins, la présence de sédiments constitue un critère majeur pour reconnaître un lien géologique entre un fond marin et la terre ferme.

«Dans la zone du Bassin canadien, a déclaré Jacob Verhoef, nous avons trouvé une épaisseur significative de sédiments. Cela constitue un des critères scientifiques qui permettent de définir les limites des plateaux continentaux. La montagne de données que nous avons recueillies — 40 % de plus que prévu! — va probablement nous aider beaucoup à définir ultérieurement cette limite.»

Mais, devait ajouter Jacob Verhoef, rien ne garantit qu'il y ait des ressources minérales importantes dans cette région marine, comme du pétrole, ce qui serait par contre le cas dans la mer de Beaufort, où le Canada et les États-Unis ont des prétentions sur la propriété des fonds marins.

Si le plateau continental s'étend plus loin que prévu, cela pourrait inciter les deux pays à étendre leurs prétentions sur le contrôle du territoire marin dans l'Arctique.

Deux découvertes étonnantes ont aussi été faites par les chercheurs à bord des deux brise-glaces qui naviguaient côte à côte pour la deuxième année, l'un ouvrant la voie pendant que l'autre faisait ses relevés sur des fonds marins jamais explorés jusqu'ici par des navires de surface.

Les chercheurs étatsuniens à bord du brise-glace Healy, le plus gros et le plus perfectionné des navires scientifiques des États-Unis, ont rapporté avoir découvert sur le fond marin une énorme montagne de 1200 mètres de hauteur, coiffée d'un immense plateau. Cette montagne a une étendue de 38 kilomètres par 19 kilomètres. L'énorme masse rocheuse repose sur le plancher de l'océan Arctique, à 2650 mètres de profondeur.

Quant aux chercheurs canadiens, dont le brise-glace était équipé pour faire des relevés sismiques, ils pensent avoir découvert ce qui ressemble à un volcan éteint, caché sous deux kilomètres de sédiments.

Ces découvertes ont été faites à plus de 1100 kilomètres à l'est des côtes étatsuniennes de l'Alaska et à environ 800 km au nord-ouest de l'île d'Ellesmere.

Les deux pays, dont les navires de recherche s'épaulent dans cette expédition désormais annuelle, ont pu aller 200 km plus au nord que prévu en raison du travail collectif des brise-glaces et non pas en raison de l'amincissement des glaces, ont soutenu les capitaines lors d'une entrevue. Les deux navires ont ainsi atteint et même un peu dépassé le 84e degré nord au cours de ce voyage de 41 jours, qui les a conduits dans la mer de Beaufort, jusque dans le Bassin canadien.

L'expédition du Healy s'est concentrée sur des relevés bathymétriques et la cartographie du fond de l'Arctique, pendant que les chercheurs canadiens à bord du Saint-Laurent utilisaient des appareils de détection qui leur permettent d'explorer les sédiments grâce à de puissants canons acoustiques. Ils ont affirmé aux journalistes qu'ils mettaient fin à leurs expériences lorsque des mammifères marins se trouvaient à moins d'un kilomètre du navire. Finalement, leur équipement s'est brisé et ils ont dû se contenter d'escorter le Healy qui poursuivait ses relevés.

Les porte-parole canadiens et étatsuniens ont pris bien soin hier de mettre de côté leurs différends frontaliers, précisant que l'expédition conjointe et ses constats n'influenceront d'aucune façon l'aboutissement de leurs revendications territoriales sur les fonds marins convoités entre l'Alaska et le Yukon dans la mer de Beaufort. Mais les deux pays semblaient contents de constater, chacun à sa façon, que le plateau continental en Arctique pouvait s'étendre plus loin que prévu.

Le Canada, qui a signé le traité sur la mer en 2003, a jusqu'en 2013 pour démontrer devant la commission internationale — qui tranche les débats frontaliers — le bien-fondé de ses prétentions sur l'étendue de son plateau marin au-delà de la zone des 200 milles que chaque pays contrôle automatiquement. Les États-Unis, qui semblent vouloir aussi étoffer leur dossier, ne sont toutefois pas membres de la convention sur le droit de la mer, mais cela ne veut pas dire qu'ils abandonnent la partie pour autant.

Les deux pays ont décidé d'explorer ensemble cette région inconnue depuis l'an dernier «parce qu'il est beaucoup plus sensé de le faire ensemble, d'une manière amicale», a déclaré pour sa part la ministre canadienne des Ressources naturelles, Lisa Raitt. Une troisième expédition jumelée est prévue pour l'an prochain. Aucun des porte-parole des deux pays n'a précisé s'ils s'échangeaient les données glanées durant cette expédition, laquelle prendra fin dans une semaine.