En marche vers la guerre

Les Victoria Rifles surveillent un pont ferroviaire à Montréal, en 1939.
Photo: Les Victoria Rifles surveillent un pont ferroviaire à Montréal, en 1939.
Les choses sont plus complexes que ce que ces questions suggèrent, évidemment. Mais un tel sentiment de culpabilité affleurait, il y a 20 ans, dans Le Devoir, lors du 50e anniversaire du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, sous la plume de Paul-André Comeau: «Personne n'a osé reconnaître l'erreur d'aiguillage qui a lancé tout un peuple dans une aventure isolée, triste», écrivait-il.

Il mettait en relief que dans le Bloc populaire et la Ligue pour la défense du Canada, «toute une jeunesse, regroupée autour d'André Laurendeau et de Jean Drapeau, entre autres, s'oppose vivement à la conscription pour service outre-mer». Comeau soutient que cette «dimension locale de la Seconde Guerre mondiale a [...] vite été rangée au rayon des souvenirs qu'on se garde bien de réveiller». C'est avec un brin de mauvaise conscience qu'il mentionne la «surprenante unanimité des francophones d'ici» contre la conscription au plébiscite de 1942.

Malaise

Vingt ans plus tard, joint à Québec, l'ancien journaliste du Devoir et maintenant professeur à l'ENAP se souvient encore parfaitement du malaise que son texte avait suscité: «"Pourquoi parlez-vous donc de cela?", m'a-t-on dit et redit. "C'est du passé!"» Et le papier de Comeau, encore, était bien pudique. Accompagné d'une grande photo du fondateur du journal, Henri Bourassa, il évoquait certes «un remords tenace qui n'est pas encore exorcisé». Mais il ne détaillait pas ces phénomènes dérangeants, comme les tentations corporatistes, voire fascistes, de certains des plus éminents opposants à la participation du Canada à la guerre, au premier chef Bourassa.

Ce dernier, en 1941, lors d'une conférence à Montréal, fit ouvertement le voeu qu'une «paix sage» soit conclue entre «la France de Pétain, l'Espagne de Franco, le Portugal de Salazar et même l'Italie de Mussolini». Dans Le Devoir du directeur Georges Pelletier, encore, on défendit l'État français du maréchal Pétain, même dans ses ignobles politiques sur les juifs; et même après 1945. (Comme le rappelle Éric Amyot dans Le Québec entre Pétain et De Gaulle, Fides, 1999). Comeau n'hésite pas: c'est une période noire d'un certain Québec et du Devoir. Mais une période noire du Canada anglais aussi qui, comme le rappelle le politologue antimilitariste Francis Dupuis-Déri, voulait aller se battre pour bien d'autres raisons que celles qui ont été «reconstruites» par la suite. Le gouvernement fédéral n'était pas très ouvert aux réfugiés juifs et à Halifax, un bateau a d'ailleurs été retourné. Dans son éditorial du 4 septembre 1939, Omer Héroux cite d'ailleurs Mackenzie King qui avait soutenu la veille, dans une déclaration radiophonique, que le conflit qui venait d'éclater constituait d'abord une «lutte pour la conception chrétienne de l'ordre social contre la conception "païenne" d'Hitler».

Remords exorcisés

Depuis son article de 1989, le portrait du Québec relativement à la guerre a gagné en complexité au fur et à mesure que les connaissances historiques s'approfondissaient, admet Paul-André Comeau. Le silence a été brisé sur plusieurs questions. Des remords, pour reprendre ses termes, ont été exorcisés, des abcès, crevés. L'historien Robert Comeau parle d'un «virage dans l'historiographie».

Dans les années 1990, tourmentées par les questions nationales et référendaires, les historiens débattront notamment des affaires Bernonville (1994) et Roux (1996). Le comte de Bernonville, c'est Jacques Dugé, un collaborateur pétainiste, invité et accueilli au Québec en 1945 comme un «réfugié politique» par cette frange de l'opinion québécoise qui resta favorable à la «révolution nationale» du vieux maréchal. En 1994, c'est notre collègue Jean-François Nadeau, alors étudiant, qui documenta l'affaire dans Le Devoir, avec Gonzalo Arriaga. Ils démontrent que Robert Rumilly, intellectuel de droite et proche de Duplessis, «fut au centre d'un groupe qui prodigua aide et assistance au Canada pour au moins sept anciens membres, condamnés en France, de la Milice, organisation équipée par les S.S. qui assistait alors la Gestapo dans ses opérations de ratissage des résistants français» (Jean-François Nadeau publiera d'ailleurs dans les prochains jours Robert Rumilly, l'homme de Duplessis chez Lux Éditeur). L'affaire déchaîne les passions. Des témoins de l'époque, dont l'ancien journaliste du Devoir Jean-Marc Léger, raillent les «apprentis chercheurs en quête de célébrité». Ces derniers répliquent. Un autre auteur, Yves Lavertu, publie L'Affaire Bernonville.

À l'automne 1996, nouvellement nommé lieutenant-gouverneur du Québec, Jean-Louis Roux confie à L'Actualité qu'il s'est amusé, en 1942, alors qu'il était étudiant, à porter une croix gammée. L'affaire fait scandale et conduira à sa démission. Le comédien explique, dans un texte, que son geste nazi témoignait «malheureusement de la mentalité d'une grande partie de la jeunesse québécoise» qu'il associe alors au mouvement contre la conscription.

Les réponses fusent. Une historienne qui a fait des enquêtes empiriques sur la question, Béatrice Richard, du Collège militaire royal de Kingston, ne le prend pas. «On ne peut réduire l'anticonscriptionnisme des Canadiens français en 1942 à une sympathie diffuse pour les puissances de l'Axe, encore moins pour la croix gammée», s'indigne-t-elle dans Le Devoir. De plus, laisser entendre — un peu comme dans notre question caricaturale du début — que les Québécois ont «refusé» de participer à ce conflit contre Hitler est faux. Bien avant la conscription, qui ne viendra qu'en 1944, les jeunes Canadiens se sont enrôlés dans la croisade. «Au cours de 1942, entre 50 000 et 60 000 d'entre eux se sont déjà engagés comme volontaires pour le service actif outre-mer. Ils totalisent environ 160 000 membres à la fin de la guerre, dont entre 84 000 et 90 000 sont originaires du Québec.»

Contexte

Répondant à Paul-André Comeau, l'historien René Durocher écrit, en 1996: «On peut bien penser qu'il y eut erreur d'aiguillage, mais il faut replacer cette "erreur" dans son contexte», au risque de tomber dans «l'anachronisme».

Il faut se souvenir que lorsqu'éclate la guerre, en 1939, les Canadiens français ont, comme références historiques récentes, deux conflits dans lesquels l'Empire britannique a forcé ce qui était alors le Dominion du Canada, y compris le Québec évidemment, à combattre: en 1899-1901, avec la guerre des Boers et en 1917 avec la Première Guerre mondiale, qui avait donné lieu à une première crise de la conscription, marquée entre autres par des manifestations sanglantes contre la conscription à Québec, où les policiers tirèrent sur la foule.

Du reste, l'isolationnisme québécois, ce refus de participer à la guerre sur le vieux continent, n'a rien d'exceptionnel dans les Amériques en 1939 et ne doit pas être perçu comme un appui aux puissances de l'Axe, selon plusieurs. L'historien de l'Assemblée nationale, Gilles Gallichan, souligne qu'en Amérique, c'est le Canada anglais qui fait figure d'exception en se sentant «directement impliqué dans les conflits de puissances européennes». En 1962, l'éditorialiste du Devoir André Laurendeau, qui s'opposa à la conscription et qui fut chef du Bloc populaire, écrivit, dans La Crise de la conscription: «Rétrospectivement, nous pensons la guerre de 1939-1945 comme un conflit mondial: elle l'est devenue. En 1939, elle était européenne.»

C'est pourquoi Gilles Gallichan trouve non fondée la «culpabilité rétrospective» à l'égard de l'isolationnisme québécois, «surtout que les sentiments des Québécois vont beaucoup évoluer dans les années qui vont suivre».