Crise des isotopes - Chalk River n'est qu'un gouffre sans fond aux yeux des conservateurs

La ministre des Ressources naturelles du Canada, Lisa Raitt, rencontrera des représentants de pays producteurs d'isotopes, la semaine prochaine à Toronto, afin de trouver des solutions à la pénurie actuelle. Mais son gouvernement ne changera pas d'idée: pas question d'un nouveau réacteur nucléaire.

Ottawa — Pas question de verser d'autres sommes à Énergie atomique du Canada limitée (EACL). Le porte-parole du premier ministre Stephen Harper a fermé la porte à un quelconque nouveau projet de réacteur nucléaire qui permettrait au Canada de conserver sa position de tête dans le marché des isotopes médicaux. Les trois partis d'opposition estiment que l'idéologie conservatrice aveugle le gouvernement.

En entrevue avec La Presse canadienne jeudi, le directeur des communications du premier ministre, Kory Teneycke, a qualifié EACL de «trou noir» qui avait déjà coûté beaucoup trop cher aux contribuables pour qu'Ottawa veuille se lancer dans un autre projet en vue de remplacer le vieux réacteur de recherche de Chalk River.

«Le gouvernement a déjà investi 30 milliards de dollars au cours de l'existence d'EACL, et c'est probablement le plus important trou noir avaleur d'argent public de l'histoire du gouvernement du Canada», a-t-il déclaré. «Je ne crois pas que quiconque étudie la possibilité de verser quelques milliards supplémentaires pour qu'EACL lance un nouveau projet», a-t-il ajouté.

M. Teneycke a fait valoir que d'autres avaient déjà critiqué EACL et qu'en ce sens, le gouvernement n'émettait pas une opinion si controversée que ça en affirmant qu'EACL «est un endroit plutôt dysfonctionnel».

EACL est une société de la Couronne qui emploie environ 5000 personnes. Non seulement opère-t-elle le réacteur de recherche de Chalk River (qui produit des isotopes médicaux et qui sert à la recherche fondamentale en physique neutronique), mais elle met en marché les réacteurs CANDU, vendus à travers le monde. Elle offre le service après-vente.

EACL avait conclu un marché avec MDS Nordion, le principal vendeur d'isotopes au Canada, pour lequel on devait inventer une nouvelle génération de réacteurs nucléaires — les MAPLE — devant servir uniquement à la production d'isotopes. N'ayant jamais fonctionné selon les devis, les MAPLE ont été remisés l'an dernier.

Des chercheurs, comme le président du Canadian Institute for Neutron Scattering, Dominic Ryan, font aujourd'hui valoir qu'EACL pourrait revenir à la charge avec un autre type de réacteur, un genre de «super Chalk River». C'est à cela que M. Teneycke dit non. D'autres affiliés au projet TRIUMF de Colombie-Britannique font la promotion d'accélérateurs de particules qui produiraient aussi des isotopes. On ignore si Ottawa répondra favorablement à leur demande de financement.

Le député libéral David McGuinty voit dans ce refus une stratégie pour justifier à moyen terme la privatisation complète d'EACL. «Cela a toujours été le plan de M. Harper et des conservateurs de compromettre la valeur de notre société d'État, notre compagnie nucléaire, pour justifier éventuellement la vente de cette compagnie à d'autres sources. [...] C'est une stratégie bien connue, républicaine et conservatrice, selon laquelle l'administration travaille très fort pour affaiblir une société d'État et éventuellement justifier qu'on s'en débarrasse.»

Le néo-démocrate Paul Dewar craint qu'Ottawa ne vende uniquement les activités rentables d'EACL et qu'il se retrouve coincé avec les activités moins rentables. La bloquiste Christiane Gagnon résume la situation encore plus simplement: «Pour eux, quand c'est le gouvernement qui paye, ce n'est pas payant, alors on le laisse aller; on laisse le tout entre les mains des entreprises privées.»

La ministre

Hier, la ministre des Ressources naturelles, Lisa Raitt, a expliqué qu'une augmentation de la production en Afrique du Sud et aux Pays-Bas signifie que l'approvisionnement en isotopes se situera bientôt aux deux tiers des niveaux habituels.

Mais, a-t-elle ajouté, il n'en reste pas moins que le Canada devra travailler en collaboration avec la communauté internationale, afin d'établir un programme d'entretien visant à empêcher la fermeture simultanée d'un trop grand nombre de réacteurs.

«Non seulement mon personnel s'entretiendra avec des opérateurs, mais je vais également parler à mes collègues en France et en Belgique pour les convaincre de l'importance d'avoir un approvisionnement mondial d'isotopes médicaux», a affirmé Mme Raitt, après un événement tenu à Toronto, hier.

«Nous y parvenons. Ce qu'il faut, c'est travailler avec les autres pays en fonction de leur programme d'entretien», a-t-elle ajouté.

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Avec La Presse canadienne

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