Forêt: plan fédéral de sauvetage en vue

Photo: Jacques Nadeau

À 24 heures du dépôt du projet de loi sur la réforme forestière à Québec, Ottawa confirmait hier par la voix de son ministre du Revenu, Jean-Pierre Blackburn, qu'il travaille à un plan de sauvetage de l'industrie canadienne dont les fleurons risquent à court terme de tomber l'un après l'autre en raison de l'effondrement des exportations et de l'absence de refinancement.

«On verra ce que nous réserve demain la réforme forestière du ministre Claude Béchard, expliquait hier au Devoir Yves Lachapelle, directeur de la foresterie et des approvisionnements au Conseil de l'industrie forestière, mais ce sont là des solutions pour le moyen terme. À court terme, l'urgence, c'est d'aider les entreprises à se financer pour éviter d'autres faillites, parce que la plupart sont au bout de leur marge de crédit.»

La perspective qu'Ottawa débloque un milliard pour avancer des fonds à l'industrie canadienne vient du fait qu'elle est depuis des mois incapable de soutenir la concurrence avec les producteurs étatsuniens, qui bénéficient d'un programme d'aide de 8 milliards. L'industrie québécoise se «réjouit», précisait Yves Lachapelle, si une aide fédérale est effectivement annoncée d'ici quelques jours. Sinon, dit-il, il y aura moins d'acteurs au Québec encore en vie, capables de débattre de la réforme forestière.

L'imminence de l'annonce d'un plan d'aide fédéral d'un milliard, dont les grandes lignes étaient révélées hier par le Globe & Mail, a été en partie confirmée hier par le ministre du Revenu, Jean-Pierre Blackburn, député de la région du Saguenay d'où provient près du tiers du bois des forêts québécoises.

«C'est sérieux, a déclaré le ministre Blackburn, nous sommes vraiment en train de regarder comment on peut aider. Vous savez, les gens nous demandaient des garanties de prêts dans un premier temps. Vous avez vu qu'avec Exportation et développement Canada, maintenant ces garanties de prêts sont disponibles autant pour le secteur forestier que pour les autres. Également, il y a des choses qui s'en viennent du côté de la Banque de développement du Canada. Il va y avoir des annonces imminentes qui vont être faites pour encore, à nouveau, venir en aide aux différents secteurs de l'industrie, dont le secteur de la foresterie, qui est touché de façon particulière.»

Le ministre Blackburn a laissé entendre que cette aide serait en quelque sorte copiée sur celle que l'administration Obama a consenti à son industrie, ce qui empêchera les producteurs des États-Unis d'y voir un accroc à l'entente sur le bois d'oeuvre. Le programme étatsunien se termine en décembre prochain, mais les industriels demandent déjà son prolongement. Les 8 milliards de ce programme ont été alloués aux entreprises qui produisent de la pâte Kraft.

Le résidu de la défibrillation du bois est appelé «liqueur noire». Ce résidu a une bonne valeur calorifique pour le séchage des pâtes. Les entreprises étatsuniennes y introduisent désormais un peu de diesel, et cela a suffi pour faire déclarer la totalité de ces liqueurs noires comme carburant alternatif, financé presque totalement par le programme de soutien. Le résultat, c'est que les entreprises étatsuniennes reçoivent entre 200 et 300 $ en subvention pour chaque tonne de pâte Kraft, soit presque la moitié du coût de fabrication, qui oscille autour de 550$. Les usines canadiennes ont été incapables de suivre les prix pratiqués depuis aux États-Unis, et les banquiers d'ici ne prêtent plus qu'à des taux avoisinant les 20%.

Ottawa entend donc «faire de façon similaire» pour les papetières canadiennes, précisait hier le ministre Blackburn, afin de ne pas mettre en péril l'entente sur le bois d'oeuvre. Mais si le plan fédéral se limite à aider les fabricants de pâte Kraft, cela ne touchera que six des 50 papetières du Québec, dont SFK à Saint-Félicien, Papiers Fraser à Thurso, Domtar à Windsor, la Kruger à Trois-Rivières et deux autres. C'est la même situation ailleurs au Canada, de sorte que plusieurs chefs d'entreprises ont réclamé un programme de soutien plus large.

Le problème de la majorité des entreprises forestières, à très court terme, expliquait hier le porte-parole du Conseil de l'industrie forestière, c'est le financement.

Et ce financement doit être accessible à tout le monde, ajoutait Yves Lachapelle, y compris aux plus petites entreprises, car beaucoup d'entreprises familiales «sont au bout du rouleau», une menace sérieuse pour plusieurs petites municipalités.

Au cabinet du ministre des Ressources naturelles et de la Faune, Claude Béchard, on affirmait avoir pris les devants en consentant un prêt de 100 millions à Abitibi-Bowater et en élargissant récemment des programmes d'aide financière, qui sont désormais ouverts aux PME. Selon Claude d'Astous, l'attaché de presse du ministre Béchard, si Québec a parlé avec Ottawa d'un futur plan de garanties financières, il n'a été mis au courant d'aucun détail des autres stratégies d'aide, comme le programme de soutien aux producteurs de pâtes Kraft.

Au cabinet du ministre Béchard, on se préparait hier soir au dévoilement ce matin du projet de loi sur la réforme forestière, qui sera déposé à l'Assemblée nationale.

Mais à ces deux développements, il faut en ajouter un troisième. En effet, le poète-chansonnier Richard Desjardins n'hésite pas à affirmer, dans une série exclusive au Devoir, dix ans après L'Erreur boréale, que l'industrie forestière a, avec la complicité de Québec, creusé sa propre tombe en épuisant les forêts d'ici, ce qui l'oblige désormais à dépenser davantage pour aller chercher son bois plus au nord, réduisant du coup sa rentabilité ancienne. Dans cette série qui débute aujourd'hui, Richard Desjardins radiographie impitoyablement des politiques qu'il juge systématiquement complaisantes envers une industrie insatiable et presque incestueuse.

Du côté de l'industrie forestière, qui a eu droit à une rencontre avec le ministre Claude Béchard hier après-midi, on disait ne pas pouvoir réagir au contenu de la réforme parce qu'on ne lui en avait pas dévoilé les grandes lignes.

Mais, précisait Yves Lachapelle, le ministre aurait assuré les industriels regroupés autour du CIF qu'on aurait tenu compte de leurs préoccupations, voire des «priorités du consensus» industriel en ce qui a trait aux marchés, à la régionalisation et à la tenure des terres publiques. Mais, a précisé Yves Lachapelle, le ministre Béchard ne veut pas de vote, même de principe, sur le projet de loi avant l'automne prochain, question de donner à tout le monde le temps d'étudier à fond sa réforme avant de lancer le débat public.

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