Crise des isotopes - Une entreprise attend les millions d'Ottawa pour prendre le relais de Chalk River

L'admission par Stephen Harper mercredi que le Canada se retirera du marché des isotopes médicaux a semé l'émoi dans le milieu du nucléaire. Tandis que les chercheurs déplorent cette perte éventuelle de savoir-faire, d'autres pistonnent leur projet pour remplacer la vieille centrale de Chalk River.

Ottawa — Le premier ministre Stephen Harper a peut-être jeté la serviette mercredi en prédisant la fin de l'aventure canadienne dans le domaine de la production d'isotopes médicaux, mais tous ne s'avouent pas encore vaincus. L'équipe TRIUMF, de Colombie-Britannique, demande au gouvernement conservateur des millions de dollars dès cette année pour réaliser son projet d'accélérateur d'électrons qui lui permettrait, croit-elle, d'alimenter en totalité le marché canadien d'ici quatre ans.

En entrevue avec Le Devoir, le professeur Tom Ruth a expliqué que son projet, bien qu'encore sur les planches à dessin, est prometteur. Il ne s'agit pas d'un réacteur nucléaire, comme à Chalk River, mais d'un accélérateur de particules. Il utilise de l'uranium naturel plutôt qu'enrichi, en nécessite des quantités infiniment plus petites et présente un niveau de radioactivité, une fois sa vie utile complétée, moins élevé.

«Nous estimons avoir besoin entre 50 et 100 millions de dollars pour le construire», explique-t-il. L'entreprise MDS Nordion, ce fournisseur qui achète, transforme puis qui distribue les isotopes médicaux, s'est montrée intéressée, mais exige un prototype avant d'investir. «Nous espérons obtenir de l'argent dans le prochain budget fédéral, mais si nous l'obtenions dès maintenant, nous pourrions gagner environ un an sur l'échéancier prévu», explique M. Ruth.

Déception

La déception était grande hier après que M. Harper eut prédit que le Canada ne produirait plus d'isotopes. Le professeur John Waddington, réputé spécialiste du nucléaire qui témoignait en comité parlementaire hier, l'a bien résumé. «Le Canada a inventé tout ce marché des isotopes! Nous avons une longue histoire dans la production d'isotopes. [...] En tant que Canadien, je serais très triste de voir notre pays quitter ce marché.»

Le président de MDS Nordion, Steve West, est venu plaider pour la relance du projet Maple, abandonné par Ottawa il y a un an. Après des années de tests et environ 350 millions de dollars, la nouvelle génération de réacteurs ne se comportait toujours pas selon le devis prévu. «Les réacteurs Maple pourraient et devraient être mis en service», a dit M. West.

Les réacteurs Maple ont, pendant les périodes d'essais, produit des isotopes, contrairement à ce que la ministre des Ressources naturelles, Lisa Raitt, soutient depuis une semaine. Toutefois, le manque de prévisibilité de leur comportement pose problème aux régulateurs et aux scientifiques, car il accroît les risques de perte de contrôle en cas d'accident.

MDS Nordion a intenté une poursuite de 1,6 milliard $ contre Énergie atomique du Canada limitée et le gouvernement du Canada pour avoir mis la hache dans le projet. M. West a avoué aux journalistes que si le Canada cessait de produire des isotopes, son entreprise n'aurait plus aucune raison de rester au pays. Les députés conservateurs présents au comité l'ont accusé de vouloir défendre ses intérêts commerciaux avant tout.

Les partis d'opposition ont vertement critiqué le gouvernement conservateur de laisser aller ce leadership en la matière. Le chef du NPD, Jack Layton, y détecte un motif idéologique. Lequel? «La privatisation de toutes les choses. [Stephen Harper n'accorde] aucune responsabilité au gouvernement pour mener des initiatives importantes. Il veut [abandonner cette industrie] pour la laisser au secteur privé, aux autres pays, mais pas pour nous», croit-il.

Gilles Duceppe pense que le Canada devrait convier les pays à une conférence internationale sous l'égide de l'Organisation mondiale de la santé afin de trouver une solution commune. «Que ça soit un réacteur ici ou l'injection d'argent avec d'autres pays dans un réacteur ailleurs, il va falloir mettre des sous pour faire en sorte que les gens puissent être traités.»

Le chef libéral, Michael Ignatieff, estime que

M. Harper manque de vision. «Nous étions pendant 40 ans des leaders dans une industrie très importante pour l'avenir de la santé de toute la population humaine, c'est-à-dire les isotopes nucléaires, la médecine nucléaire. Et hier, le premier ministre a dit: "C'est fini pour le Canada, c'est trop difficile, ça coûte trop cher, on abandonne." Ce n'est pas le leadership canadien que j'attendais. C'est très décevant.»

Selon les responsables de MDS Nordion, l'arrêt du réacteur de Chalk River, combiné à une hausse temporaire de la production ailleurs dans le monde, entraîne une réduction nette de

30 % des isotopes médicaux sur le marché. La pénurie varie d'une région à l'autre. Elle serait beaucoup moins importante en Europe, où se trouvent trois des cinq réacteurs, mais beaucoup plus au Japon et au Brésil, «qui dépendent presque entièrement sur le Canada pour s'approvisionner». La pénurie canadienne, elle, serait de l'ordre de 50 %.

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