Pénurie d'isotopes: catastrophe appréhendée

Les spécialistes canadiens et québécois en médecine nucléaire ont affirmé hier que le gouvernement Harper a fait preuve de négligence et d'un manque de leadership dans sa gestion de l'approvisionnement en isotopes médicaux. Une autre tuile pour la ministre des Ressources naturelles, Lisa Raitt, en qui les médecins disent ne plus avoir confiance pour trouver des solutions à la pénurie.

Les spécialistes en médecine nucléaire soutiennent qu'il y a «urgence». La vie de centaines, voire de milliers de patients au Canada est maintenant en jeu en raison de cette pénurie d'isotopes. Les médecins prédisent même des «tragédies» et une possible «catastrophe médicale».

«Nous vivons actuellement non pas une crise politique, mais une vraie crise médicale», soutient François Lamoureux, président de l'Association des médecins spécialistes en médecine nucléaire du Québec. «Le gouvernement ne semble pas réaliser la catastrophe pour les malades. D'abord, le gouvernement a nié l'existence de la crise. Aujourd'hui, on apprend que cette crise serait "sexy" aux yeux d'une ministre. C'est difficile d'être canadien aujourd'hui.»

Jean-Luc Urbain, président de l'Association canadienne de médecine nucléaire, affirme de son côté que la ministre «n'a pas pris les avertissements au sérieux». «Pourtant, c'est maintenant un drame humain».

Concrètement, la situation devient critique dans plusieurs établissements du Québec, a appris Le Devoir. La pénurie s'aggrave dangereusement. «Plusieurs hôpitaux vont faire uniquement 10 ou 20 % des tests diagnostics et des traitements de certains cancers. C'est la zone dangereuse. Les patients sont pris en otages présentement. Il y a clairement une réduction des soins», a soutenu en entrevue François Lamoureux.

Depuis le 25 mai, le réacteur nucléaire de Chalk River, près d'Ottawa, est arrêté pour subir des réparations majeures qui pourraient prendre plus de trois mois. Certains pensent même qu'il ne pourra jamais fonctionner de nouveau en raison de sa vétusté, lui qui a 50 ans.

Or, Chalk River est responsable de la production de 80 % des isotopes médicaux (technétium-99m) du Canada et de 40 % de l'approvisionnement mondial. Les isotopes sont essentiels pour les tests diagnostiques du cancer, notamment du cancer du sein. Ils sont aussi vitaux pour les interventions cardiaques et les hémorragies internes.

Depuis le 25 mai, la communauté médicale a fait de son mieux pour épargner les doses d'isotopes et ainsi ne pas épuiser trop rapidement les réserves. Par exemple, les interventions non urgentes ont été annulées ou retardées. Mais la limite est atteinte.

«C'est la décroissance», explique au Devoir Marcel Dumont, médecin nucléiste au Centre hospitalier universitaire de Québec (CHUQ). «Dans les prochaines semaines, nous ne parviendrons à effectuer que 20 % des examens que nous arrivions à faire, car nous ne recevrons que 20 % des isotopes auxquels nous avions accès. C'est un problème majeur, car on ne voit pas le bout du tunnel.»

Les médecins sont inquiets. «Des cas pressants, comme l'exemple d'une dame qui connaît une récidive d'un cancer du sein et qui attend toujours de passer un examen pour savoir si ses os sont atteints, verront leur examen remis de quelques semaines, explique le Dr Marcel Dumont. Or, cette dame doit vivre beaucoup d'anxiété. Et à mesure que le temps passe, peut-être que ses os auront été envahis par des métastases.»

Le Dr Marcel Dumont estime que les politiciens n'ont pas fait leur travail puisque les problèmes du réacteur de Chalk River sont bien connus depuis trois ans. Et qu'aucun plan B n'a été prévu en cas de longue pénurie. «C'est un drame humain quand on parle aux patients. Quand on est politicien, c'est plutôt un drame statistique. Pourtant, cette crise était prévisible.»

À l'hôpital Maisonneuve-Rosemont, le nombre de traitements est aussi en perte de vitesse, alors que l'approvisionnement en isotopes est tombé sous les 50 %. «On est arrivé jusqu'à maintenant à desservir toute la clientèle hospitalisée, de même que les cas urgents. Mais aucun nouveau rendez-vous n'a été accordé», explique Pascal Mailhot, directeur des communications à l'hôpital Maisonneuve-Rosemont.

En Ontario, les hôpitaux régionaux vont devoir cesser la plupart des tests et traitements avec des isotopes dès demain, faute d'approvisionnement. «En raison de la pénurie et de la charge de travail que ça impose aux médecins, il y a clairement un risque qu'il y ait des morts», soutient Karen Gulenchyn, qui dirige le département de médecine nucléaire du Hamilton Health Sciences and St. Joseph's Healthcare, en Ontario.

Des «tragédies» pourraient survenir, s'inquiète Jean-Luc Urbain, de l'Association canadienne de médecine nucléaire. «Quand il y a une pénurie de cette ampleur, on pratique l'adage "les femmes et les enfants d'abord"», dit-il, ajoutant: «Pour un patient qui attend une chirurgie cardiaque et qui ne peut pas être opéré à cause du manque d'isotopes, il fait face à une question de vie ou de mort.»

Peu de solutions

Les spécialistes ont soutenu hier que la pénurie est trop importante pour être comblée par les autres pays producteurs d'isotopes. Tous ont dénoncé le «manque de leadership du Canada» dans ce dossier. «Il y a un manque de coordination avec les autres pays, dit Jean-Luc Urbain. On a perdu beaucoup de crédibilité sur la scène internationale.»

Les associations de médecine nucléaire du Canada et du Québec disent ne plus faire confiance à la ministre Raitt pour régler le dossier et demandent qu'un comité d'experts internationaux soit formé pour trouver une solution à la pénurie et pour trouver des pistes à plus long terme. «On n'a pas confiance et la population canadienne, non plus», a dit M. Lamoureux, qui a qualifié de «catastrophique» la gestion de cette crise par la ministre sur les ondes de l'émission Dutrizac, au 98,5 FM.

À court terme, il faudra trouver un moyen pour relancer la centrale de Chalk River, dit le Dr Lamoureux. Ensuite, on pourra tenter de faire fonctionner les deux nouveaux réacteurs Maple, construits au coût de 700 millions de dollars pour remplacer Chalk River. Maple 1 et Maple 2 n'ont toutefois jamais fonctionné pour des raisons techniques.

Le premier ministre Harper a défendu hier le travail de sa ministre Lisa Raitt. «La crise des isotopes est très sérieuse, c'est la raison pour laquelle ce gouvernement travaille depuis longtemps pour régler la situation de l'approvisionnement en isotopes dans le monde. La ministre des Ressources naturelles travaille très fort pour assurer un approvisionnement adéquat à l'avenir.»

À voir en vidéo