GES: le Canada continue de défendre des positions contraires à ses engagements

Selon des documents obtenus par Le Devoir, le gouvernement de Stephen Harper continue de juger irréaliste la réduction des gaz à effet de serre de 25 à 40 % d'ici à 2020, telle qu'elle a été arrêtée par la conférence sur le climat de Bali, et compte bien continuer de remettre en cause cet objectif lors de la prochaine conférence de Copenhague sur les changements climatiques.

Même s'il s'est rallié officiellement aux conclusions de la conférence de Bali sur les changements climatiques en 2007, le Canada a néanmoins défendu des positions diamétralement contraires au consensus international à la conférence suivante de Poznan, en décembre dernier, révèlent les orientations stratégiques fournies aux négociateurs canadiens.

Ces documents ont été obtenus en vertu de la loi fédérale d'accès à l'information par une source dont l'identité n'est pas révélée. Le Devoir en a obtenu copie dans une enveloppe anonyme. Il s'agit de différentes analyses réalisées par des spécialistes des Affaires étrangères du Canada ou d'Environnement Canada. La plupart de ces documents ont été signés entre l'été 2008 et le milieu de l'automne, soit juste avant la conférence de Poznan de décembre.

On y lit en toutes lettres que «la recommandation à l'effet de réduire les émissions de gaz à effet de serre de 25 à 40 % d'ici 2020, telle qu'[elle a été] arrêtée par la conférence sur le climat de Bali, n'est pas réaliste, y compris pour plusieurs pays européens, et elle est hors d'atteinte pour le Canada. Il nous faut donc rechercher un éventail plus large de solutions de rechange par rapport à des engagements, telles que des approches sectorielles et des partenariats en matière d'innovation technologique.»

À Poznan, tous les groupes écologistes présents ont systématiquement accusé le Canada de tenter de remettre en question les conclusions de la conférence de Bali, ce qui était effectivement l'objectif premier des négociateurs canadiens même s'ils ont nié officiellement vouloir en arriver là.

La stratégie fédérale visait l'automne dernier l'atteinte d'une nouvelle entente internationale à Copenhague cette année, mais on y apprend que le Canada «devrait être prêt à travailler jusqu'en 2010 pour obtenir un résultat tangible». La chose ne serait pas une première. Le Canada avait déjà paralysé l'aboutissement de la conférence de Carthagène sur le contrôle international des OGM, ce qui avait nécessité la reprise de l'énorme conférence internationale à Montréal deux ans plus tard.

Choix stratégiques

Trois choix stratégiques majeurs se dégagent des documents de négociation de l'automne dernier, obtenus par Le Devoir.

D'abord, que le Canada exigera «une entente dans laquelle tous les grands pays émetteurs de GES devront s'engager à atteindre des objectifs de réduction contraignants». On y déplore que les Européens semblent déjà avoir concédé aux pays émergents comme la Chine, l'Inde et le Brésil qu'il leur suffirait d'appuyer des objectifs de réduction «volontaires», ce qui reporterait l'essentiel du fardeau de réductions sur les pays développés comme le Canada, une hypothèse que l'on ne veut pas envisager à Ottawa.

Mais les hauts fonctionnaires préviennent les négociateurs que le Canada pourrait se retrouver en contradiction ici avec les conclusions qu'il a entérinées à contrecoeur à l'issue de la conférence de Bali, notamment le principe de la «responsabilité commune mais différenciée» des différents pays. Il se retrouvera aussi en contradiction, ajoutent-ils, avec le consensus atteint au sommet du G8 de Hokkaido Toyako, l'an denier, qui a entériné, lui aussi, et la «feuille de route de Bali» et le principe de la responsabilité différenciée du protocole de Kyoto.

Deuxièmement, la stratégie des négociateurs canadiens leur intimait de ne concéder aucune aide financière aux différents pays émergents s'ils ne s'engageaient pas, en échange, dans un processus de réductions obligatoires.

Enfin, les négociateurs canadiens ciblaient un certain nombre de pays européens, dont la Croatie, Malte et l'Italie, qui pourraient servir de fer de lance pour faire valoir au sein de l'Union européenne nos positions en faveur d'un «équilibre» entre développement économique et protection du climat. On misait notamment sur les préoccupations du président Berlusconi d'Italie, qui s'inquiétait des impacts des engagements de l'Europe sur son secteur industriel, pour créer une brèche dans le front commun des Européens.

Enfin, les documents de négociation contredisent certaines prétentions du Canada. En effet, depuis deux ans, les conservateurs laissent entendre que l'Europe n'atteindra pas ses objectifs de réduction convenus à Kyoto, tout comme le Canada. Mais les analyses des hauts fonctionnaires disent le contraire et précisent que la France, l'Allemagne et la Grande-Bretagne notamment vont atteindre ou dépasser leurs objectifs de Kyoto. Même un allié potentiel comme l'Australie, lit-on, qui s'inquiète des objectifs ambitieux fixés à Bali pour 2020, serait en voie d'atteindre ses objectifs, contrairement au Canada.

Le Canada s'inquiète par ailleurs des objectifs de réduction énoncés par le candidat Obama, qui énonçait pour son pays à l'été 2008 pendant sa campagne électorale un objectif de réduction à long terme de 80 % sous la barre de 1990 d'ici 2050. Si les États-Unis devaient se contenter de stabiliser leurs émissions au niveau de 1990 en 2020, notent les hauts fonctionnaires, par contre, la réduction proposée pour 2050 par le candidat Obama permettrait aux États-Unis de rattraper l'Europe, ce qui semble hors de portée pour un Canada qui postule qu'aucun pays ne devrait ralentir son économie pour lutter efficacement contre le réchauffement du climat.

Commentaires d'Équiterre

Invité à commenter ces documents de négociation, qu'il a pu consulter par Internet de Berlin où il participe à une conférence portant précisément sur les changements climatiques, le porte-parole du groupe Équiterre, Hugo Séguin, a déclaré au Devoir que «l'important maintenant, c'est de savoir si ces orientations de négociations qui guidaient l'ancien ministre John Baird et qui éclairent sa stratégie d'obstruction à Poznan sont toujours celles qui guident le ministre actuellement responsable du dossier, Jim Prentice».

Pour le porte-parole d'Équiterre, «l'objectif principal du gouvernement Harper semble être d'ignorer nos obligations internationales, d'en faire le moins possible et de continuer à polluer l'atmosphère sans entrave. Si cela est encore la position actuelle du Canada, nous ferions mieux de nous retirer complètement des négociations plutôt que de chercher à faire dérailler les efforts de la communauté internationale».

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