Une campagne terne et sans remous

Le premier ministre de la Colombie-Britannique, Gordon Campbell (à droite), en compagnie de la leader du NPD provincial, Carole James (au centre), et de Jane Strek, du Parti vert.
Photo: Agence Reuters Le premier ministre de la Colombie-Britannique, Gordon Campbell (à droite), en compagnie de la leader du NPD provincial, Carole James (au centre), et de Jane Strek, du Parti vert.

Mardi prochain, les citoyens de la Colombie-Britannique iront aux urnes pour choisir un gouvernement et se prononcer, dans le cadre d'un référendum, sur le mode de scrutin qu'ils préfèrent. L'équipe du libéral Gordon Campbell est la première à faire face à l'électorat en ces temps de crise économique. Les sondages la donnent gagnante, mais si elle perdait aux mains de la néodémocrate Carol James, la Colombie-Britannique serait la première province à élire une femme au poste de premier ministre, et ce, à la tête d'une des grandes et riches provinces canadiennes.

Vancouver — Par un magnifique dimanche après-midi, les leaders des trois principaux partis britanno-colombiens se trouvent enfermés dans un studio de télévision pour le traditionnel débat des chefs, qui ne durera qu'une toute petite heure. Il est 17h et le soleil brille à l'extérieur. Qui peut bien écouter?

Le manque d'intérêt des grands réseaux de télévision, qui ont refusé de libérer du temps d'antenne à une heure de grande écoute, est à l'image de cette campagne terne et sans remous. Les affiches sont rares parmi les parterres fleuris. La couverture médiatique reste modeste et les gens parlent peu des élections. Ils ont la tête ailleurs, en fait. Il y a une semaine, un sondage Angus Reid montrait que les Britanno-Colombiens s'intéressaient davantage à la performance des Canucks de Vancouver, dans le cadre des séries éliminatoires de la coupe Stanley.

Les enjeux ne manquent pourtant pas. L'économie, d'abord, qui trône au sommet des préoccupations des électeurs. La province a perdu 80 000 emplois en trois mois. Il y a aussi l'environnement, la Colombie-Britannique étant la première province à imposer une taxe sur le carbone. La criminalité prend tout autant de place, avec cette guerre des gangs qui sévit depuis des mois dans la grande région de Vancouver.

Kenneth Carty, politologue à l'Université de Colombie-Britannique, est lui-même étonné du manque d'intérêt. Il tente une explication. «Le gouvernement n'a pas fait un si mauvais boulot. Il y a bien quelques petits scandales, mais rien de majeur. La leader de l'opposition, Carol James, ne suscite pas l'enthousiasme et son parti n'offre rien de très excitant. En plus, elle a choqué et déçu ses partisans environnementalistes en s'opposant à la taxe sur le carbone, ce qui fait que plusieurs groupes ont refusé de l'appuyer, comme par le passé, et font même campagne contre le NPD.»

Selon Dennis Pilon, politologue à l'Université de Victoria, le NPD suscite moins d'attrait depuis qu'il s'est rapproché des positions défendues par les libéraux.

Accusé depuis longtemps d'être un «danger pour l'économie» — Gordon Campbell l'a maintes fois répété en campagne, le NPD «a essayé de répondre à ces attaques en faisant siennes les positions défendues par la droite: le contrôle des dépenses, la réduction des taxes et ainsi de suite. Le danger était d'enlever aux gens une raison sérieuse de changer de gouvernement. S'il faut voter pour un gouvernement de droite, se disent certains, mieux vaut voter pour le vrai.»

La campagne n'a donc jamais vraiment décollé, bien que le débat ait réussi un peu à raviver l'attention.

Impuissant désintérêt

Député néodémocrate depuis 2005, Adrian Dix attribue le manque d'intérêt à un certain sentiment d'impuissance. Il cite le cas de son comté de Vancouver-Kingsway comme exemple. Une classe moyenne aisée cohabite avec des familles ouvrières. Le fossé entre riches et pauvres s'y est accru depuis quelques années, raconte-t-il. L'appauvrissement s'est traduit par une augmentation marquée du nombre de sans-abri, mais les services nécessaires n'ont pas suivi. Les sans-abri dorment donc sous les auvents des écoles. Ce sont les professeurs qui doivent les déloger avant l'arrivée des élèves. L'inquiétude a monté de plusieurs crans quand, en pleine campagne, un père et sa fillette ont trouvé un sans-abri handicapé assassiné en face d'une école primaire.

Le sentiment d'insécurité coïncide avec une augmentation des inégalités. Pourtant, la province vient de traverser une période de croissance exceptionnelle. M. Dix ne manque pas de rappeler que, malgré cela, le salaire minimum n'a pas bougé depuis huit ans. «Cette situation a un effet mobilisant chez certains, mais démobilisant chez ceux qui se sentent impuissants devant ces problèmes», dit-il.

Le professeur Carty pense que l'absence d'enjeu provincial permet aux enjeux locaux de prendre le dessus, ce qui rend impossible de prédire le résultat. Adrian Dix en convient. «Tout le monde s'inquiète pour son emploi et parle d'économie, note-t-il. C'est la toile de fond, mais la bataille, elle, est très locale.» Dans les régions rurales et éloignées, la taxe sur le carbone fait mal aux gens, car elle affecte leur revenu familial. Dans la région de Vancouver, en revanche, il est beaucoup question de criminalité et d'insécurité au quotidien.

Selon Dennis Pilon, les libéraux sont quand même avantagés, car la majorité des électeurs de la Colombie-Britannique sont centristes et il leur en faut beaucoup pour envisager de déloger un parti de centre droit. Or on ne sent pas de profond mécontentement actuellement. En plus, une bonne partie de l'électorat du centre ne votera jamais pour le NPD qui, même s'il est plus centriste, traîne une vieille réputation de gauche.

Impopulaires

Aucun des leaders ne suscite d'excitation non plus, relève Hamish Marshall, de la firme de sondages Angus Reid. Environ 51 % des électeurs désapprouvent la performance de Gordon Campbell et 42 %, celle de Carol James. «Aucun n'est vraiment aimé», dit-il. Et le fait que Carol James puisse devenir la première femme premier ministre n'a pas vraiment d'effet. Selon le dernier sondage du Mustel Group, le NPD n'a que quatre points d'avance auprès de l'électorat féminin.

Carol James a toutefois gagné des points depuis le débat, dont elle a été déclarée la grande gagnante. L'exercice a par contre consacré la réputation d'arrogance du premier ministre, qui a vu sa cote baissée. Son style de leadership fait d'ailleurs jaser, explique Dennis Pilon. Tout le pouvoir est concentré dans son bureau. Il est même arrivé qu'il annonce des politiques avant d'en informer ses ministres.

Mais si on demande aux gens ce qui les préoccupe au premier chef, l'économie est de loin en avance, et la personne la mieux placée pour s'en occuper est Gordon Campbell, dans une proportion de trois pour un, relève M. Marshall. Le problème pour les libéraux est que cette évaluation positive ne se traduit pas en une avance aussi importante pour le parti.

Hier, une enquête Angus Reid réalisée pour CTV et le Globe and Mail accordait 44 % des intentions de vote aux libéraux et 42 % au NPD. Un sondage de Mustel Group, publié le jour précédent, montrait plutôt un écart de neuf points en faveur des libéraux.. Les sondages varient et l'issue de la course dépendra beaucoup du nombre d'électeurs qui se rendront aux urnes et où ils le feront.

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Collaboration spéciale
1 commentaire
  • Pierre Rousseau - Abonné 9 mai 2009 11 h 30

    Premières Nations

    Il y a aussi la question des Premières Nations qui fait un peu jaser. Le gouvernement Campbell a décidé peu avant les élections de présenter un projet de loi à l'effet qu'il y aurait présomption que les Premières Nations ont effectivement occupé leurs territoires ancestraux et n'auraient pas à prouver ce fait devant les tribunaux pour avoir un titre autochtone sur le territoire. Cette loi n'a finalement pas passé avant les élections mais il est entendu que s'il est réélu, le gouvernement Campbell irait de l'avant lors de la première session de la prochaine législature. Cette loi serait la première au Canada qui reconnaît les territoires autochtones en général et la CB serait la première province qui ne forcerait pas les autochtones à prouver leur titre autochtone devant les tribunaux. Le NPD est demeuré silencieux face à cette loi mais comme leur habitude est de s'opposer à tout ce que le gouvernement Campbell fait, il est raisonnable de penser qu'ils s'y opposent, tout comme ils s'opposent à la taxe sur le carbone, une initiative qu'on aurait pensé plutôt venir des néo-démocrates que des libéraux. Le NPD en CB est un peu le monde à l'envers et cherche les votes de droite mais comme vous dites, il est fort probable que les électeurs de droite votent plutôt libéral et ne fassent pas confiance au NPD pour des politiques de droite.

    Mais ce qui est le plus important est le référendum sur le mode de scrutin. C'est la deuxième tentative du gouvernement Campbell de faire accepter le système proportionnel dit du «vote unique transférable» (VUT) pour remplacer le système actuel du vote uninominal à un tour qu'on retrouve partout au Canada et aux USA. Si accepté, le VUT serait la plus grande innovation en matière d'élections que nous avons vu au Canada depuis longtemps. Ce système assurerait que les petits partis (comme les Verts) pourraient être finalement représentés à l'Assemblée législative. Il n'y a pas de sondages encore sur les tendances mais lors du dernier référendum il y a 4 ans, il avait recueilli 58% des suffrages alors que la barre est à 60%. On peut espérer que cette fois sera la bonne et que le VUT obtiendra le 60% des votes requis. Si c'est le cas, les prochaines élections qui auront lieu dans 4 ans (en CB les élections sont à date fixe), seront tenues selon le système du VUT.