Boycottage européen des produits du phoque - L'émotion l'a emporté sur la raison

L’une des nombreuses manifestations des groupes animalistes européens.
Photo: Agence France-Presse (photo) L’une des nombreuses manifestations des groupes animalistes européens.

La décision du Parlement européen de boycotter les produits de la chasse aux phoques et celle d'Ottawa d'en appeler devant l'OMC ont mis en évidence hier non seulement l'existence d'un important fossé politique entre les deux continents, mais aussi le fait qu'un véritable océan culturel sépare les deux rives de l'Atlantique.

À Québec comme à Terre-Neuve, même si on s'y attendait, les deux provinces ont dénoncé la décision européenne de boycotter les produits de la chasse aux phoques à partir de 2010 et le caractère fallacieux et émotif des arguments justifiant cette décision.

Et pour une fois, chasseurs, écologistes, ministres et sénateurs se sont retrouvés sur la même barricade, comptant tous sur Ottawa pour attaquer la décision des députés européens, dont un des leurs, l'ancien joueur des Nordiques Peter Stastny, a lui aussi déclaré que ses collègues du Parlement européen avaient cédé à la pression du test électoral prochain pour ne pas s'aliéner une opinion publique manipulée par le mouvement animaliste. Peter Stastny a dit espérer que la Commission européenne, qui doit entériner la décision du Parlement, y apportera les amendements nécessaires.

À Québec, l'Assemblée nationale a condamné la décision européenne par une motion que tous ont appuyée, sauf le député Amir Khadir de Québec solidaire, qui s'est abstenu. L'Assemblée nationale a invité le gouvernement canadien à contester devant l'OMC le boycottage décrété par le Parlement européen, ce qui risque de réduire d'environ 30 % les retombées de cette chasse pour les chasseurs de phoques de Terre-Neuve et des Îles de la Madeleine.

Pour le ministre de l'Agriculture, des Pêcheries et de l'Alimentation, Laurent Lessard, «il faut que le rationnel retrouve sa place dans le débat. Si ça continue, ils vont nous empêcher de pêcher à la ligne».

Quant au député Khadir, il a justifié son refus d'appuyer la mesure en soutenant que l'OMC n'est pas le cadre pour régler un tel affrontement. À son avis, le Canada devrait plutôt inviter l'Union européenne à consommer moins de viande, «la plus grande source de cruauté envers les animaux».

Pour le ministre terre-neuvien des Pêches, Thomas Henderson, «il y a un peu d'hypocrisie» dans ce dossier, car, a-t-il noté, les Européens chassent commercialement chaque année 1,2 million de chevreuils, un demi-million de sangliers et des millions de rats musqués.

Quant aux chasseurs des îles de la Madeleine, le président de leur association, Denis Longuépée, a parlé d'un «vote émotionnel» qui ne devrait pas trop affecter le marché du phoque puisque, dit-il, les fourrures pourront toujours transiter par l'Europe vers la Russie et l'Asie. Il affirme par contre qu'il sera impératif de consolider ces marchés afin qu'ils ne suivent pas l'exemple européen.

Pour la sénatrice Céline Hervieux-Payette, qui défend cette chasse traditionnelle dans une logique d'exploitation éthique et durable, elle a rappelé hier que les services juridiques de l'Union européenne ont statué en février que l'article sur lequel s'appuie le règlement adopté hier ne peut pas servir à cette fin, ce qui ouvre la porte à son annulation.

De son côté, Christian Simard, coordonnateur de Nature Québec, se disait «pas vraiment surpris du résultat du marketing politique pratiqué en Europe dans ce dossier: les parlementaires européens s'en prennent à une chasse qui se situe en dehors de leur territoire, donc à une chasse sans grands risques politiques pour eux».

Nature Québec, l'affilié québécois de l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), a pris ouvertement la défense de la chasse aux phoques récemment parce que ce groupe environnemental, un des plus importants du Québec, estime que la taille du troupeau, en croissance constante depuis 20 ans — près de six millions de têtes —, «peut soutenir une récolte durable et éthique».

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