«Laissez-moi revenir à la maison»

La famille d’Abousfian Abdelrazik: sa fille de 15 ans, Jioyria, son fils de six ans, Koutyeba, et sa belle-fille de 25 ans, Wafa Sahnine
Photo: La Presse canadienne (photo) La famille d’Abousfian Abdelrazik: sa fille de 15 ans, Jioyria, son fils de six ans, Koutyeba, et sa belle-fille de 25 ans, Wafa Sahnine

Abousfian Abdelrazik s'est installé à l'ambassade canadienne à Khartoum il y a un an et n'en est jamais ressorti de crainte d'échouer une fois encore en prison. Citoyen canadien, l'homme ne comprend pas pourquoi le gouvernement de son pays d'adoption s'entête à ne pas le laisser rentrer chez lui et reprendre le cours normal de sa vie. «Je voulais tellement revoir mes enfants», a-t-il dit hier au cours d'une entrevue téléphonique.

Ottawa — Le Canadien d'origine soudanaise à qui Ottawa refuse de délivrer des documents de voyage pour qu'il puisse revenir au pays accuse le ministre des Affaires étrangères, Lawrence Cannon, d'être personnellement responsable de sa situation impossible. Abousfian Abdelrazik implore les autorités de lui permettre de revoir ses enfants.

Joint hier à Khartoum par Le Devoir, Abousfian Abdelrazik dit ne pas encore comprendre ce qu'on lui reproche. «Je ne suis pas un terroriste. Je ne suis pas d'accord avec l'idéologie terroriste. Je suis musulman, oui, mais pas terroriste», lance-t-il en entrevue, la seule accordée à un média francophone.

L'homme ne comprend toujours pas la décision de dernière minute du gouvernement conservateur, vendredi dernier, de ne pas lui fournir le passeport d'urgence dont il avait besoin pour prendre le vol devant le ramener au Canada. «Je suis un citoyen canadien. Laissez-moi revenir à la maison! Il n'y a aucune raison de me garder ici. [...] Je suis déçu. Je voulais tellement revoir mes enfants.»

Il faisait 43 degrés Celsius sous les rayons ardents de Khartoum hier, mais M. Abdelrazik n'a rien senti, ou si peu. Il n'a pas mis le nez dehors depuis près d'un an, cloîtré qu'il est à l'ambassade du Canada au Soudan depuis le 29 avril 2008. Il s'y est rendu de son propre chef de crainte d'être arrêté par les autorités soudanaises et parce que, n'ayant pas de statut au Soudan, il ne peut y travailler. L'ambassade l'a accueilli. Depuis, il tente de sortir de ce no man's land.

M. Abdelrazik doit rester dans le lobby pendant les heures d'ouverture de l'ambassade puis se rendre dans la loge réservée aux gardiens de sécurité pour y passer la nuit, sur un lit de camp. «On ne me surveille pas plus que lorsque je venais à l'ambassade de temps à autre pour appeler mes avocats», explique-t-il.

L'homme est nourri par l'ambassade. «On me donne du riz, des fèves, de la viande, de la salade, mais c'est toujours la même chose», explique-t-il. Ottawa comptabilise les dépenses et réclame d'ailleurs les frais engagés pour héberger celui qu'il ne veut pas ramener au pays (6607,76 $ en date du 23 décembre).

Imbroglio international

Citoyen canadien depuis 1995, l'homme qui vivait à Montréal se rend au printemps 2003 au Soudan pour rendre visite à sa mère malade. À la fin de l'été, il est arrêté à la demande du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS), apparemment parce qu'il priait à la même mosquée radicale qu'Ahmed Ressam, le «terroriste du millénaire».

Il est relâché en 2004, placé en garde à vue, arrêté de nouveau en 2005, puis relâché en 2006 quand, à la demande des États-Unis, il est inscrit sur la liste internationale des éléments terroristes. Dans l'intermède, son épouse Miriam St-Hilaire décide de refaire sa vie. Son passeport a expiré et il ne peut plus revenir à Montréal, où l'attendent son fils de six ans, sa fille de 15 ans et sa belle-fille de 25 ans. Il se réfugie à l'ambassade en attendant des documents provisoires, qui ne viendront jamais.

M. Abdelrazik ne veut plus sortir de peur d'être arrêté de nouveau, bien que les autorités soudanaises aient dit ne rien avoir à lui reprocher. De quoi a-t-il peur, alors? «Ce n'est pas de leur propre chef que les autorités soudanaises m'ont arrêté. C'était la décision du Canada et d'autres pays, explique au téléphone M. Abdelrazik. Peut-être veulent-ils maintenant se venger parce que j'ai raconté ce qui se passe.» M. Abdelrazik prétend avoir été torturé pendant son incarcération.

Autant la Gendarmerie royale du Canada (GRC) que le SCRS ont indiqué par lettre qu'ils n'avaient pas de preuve à retenir contre Abousfian Abdelrazik. Le ministre Lawrence Cannon a néanmoins invoqué hier des raisons de «sécurité nationale» pour refuser à l'homme ses documents de voyage.

Ottawa demande qu'il fasse d'abord retirer son nom de la liste internationale avant de consentir à son retour. Pourtant, les résolutions de l'ONU stipulent que l'interdiction de vol accompagnant une inscription ne s'applique pas lorsqu'il s'agit de revenir dans son pays. En outre, il existe un mécanisme de dérogation à l'interdiction de voyager. La semaine dernière, au moment où M. Abdelrazik voyait son retour bloqué, une telle dérogation de l'ONU a été accordée à Maxamed Cabdullah Ciise, un Somalien se trouvant au Royaume-Uni. La dérogation, valide deux jours, lui a permis de quitter Londres et de transiter par Nairobi, au Kenya, avant d'arriver à Mogadiscio, en Somalie.

«On nous dit que le comité de l'ONU accordant ces dérogations se réunit plusieurs fois par semaine, explique Audrey Brousseau. Ottawa avait le billet et l'itinéraire de M. Abdelrazik depuis trois semaines. Le ministre aurait très bien pu faire la demande de dérogation.»

Pour M. Abdelrazik, le gouvernement canadien est «illogique». «Ça fait un an que je suis dans cette ambassade. Si j'étais une menace, pourquoi m'accorderait-on accès à un tel établissement? Je ne comprends pas.»

Hier, la belle-fille de M. Abdelrazik a demandé au gouvernement canadien de le ramener. En entrevue avec La Presse canadienne, Wafa Sahnine dit avoir mis sa vie entre parenthèses pour s'occuper de sa demi-soeur. Leur mère est décédée depuis des années d'un cancer.

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