Afghanistan: la femme chiite retourne sous le joug de son mari

Photo: Agence Reuters

Une nouvelle loi sexiste, apparemment destinée à amadouer les éléments le plus rétrogrades de la minorité chiite en Afghanistan, a soulevé un tollé dans le monde, et notamment à Ottawa, ternissant la réputation du président Hamid Karzaï, dont le pays est cette semaine au centre de deux rencontres de haut niveau en Europe.

Le texte controversé, adopté en catimini par le Parlement afghan en février puis signé par le chef d'État, prévoit pour les chiites — 10 % de la population — un code de la famille séparé qui, entre autres dispositions, légalise le viol conjugal.

Le nouveau code, dont la version finale n'a pas été publiée mais dont des copies ont circulé à Kaboul, limite en outre la liberté de mouvement des femmes et leurs droits en cas de divorce, ce qui rappelle les interdits en vigueur sous le régime des talibans.

Le ministre fédéral du Commerce international et responsable de l'Afghanistan au cabinet Harper, Stockwell Day, a affirmé hier que le Canada a déjà fait part de ses inquiétudes au président Karzaï. «Nous demandons sans équivoque au gouvernement afghan de respecter ses obligations en matière de droits humains, particulièrement en ce qui concerne les femmes», a-t-il dit. M. Day a aussi admis que la loi controversée «pourrait avoir de sérieuses implications» sur l'engagement du Canada en Afghanistan.

L'élaboration d'un code séparé pour les chiites ne constitue pas en soi une surprise puisqu'elle était prévue par la Constitution de 2004. L'an dernier, le Conseil des oulémas (juristes musulmans) chiites a rédigé un projet en ce sens, fondé sur «une version très restrictive de la jurisprudence chiite», selon Palwasha Hassan, coordonnatrice du bureau de Kaboul de l'organisme canadien Droits et Démocratie, jointe hier au téléphone.

Des intervenants de la société civile ont tout de même réussi à convaincre les parlementaires et les oulémas d'adoucir le projet, notamment en ce qui concerne l'âge légal du mariage pour les filles, la polygamie et les droits de garde accordés aux femmes divorcées. «Nous avons travaillé sur la base d'une jurisprudence chiite plus progressiste», a indiqué Mme Hassan.

Ce qui semble avoir pris de court les milieux libéraux, c'est le caractère expéditif du processus d'adoption de la loi. Celle-ci aurait été très peu débattue à la chambre basse et, semble-t-il, pas du tout à la chambre haute du Parlement.

Le Code de la famille afghan contient depuis la fin des années 1970 certaines dispositions qui reconnaissent aux femmes des droits en matière de santé et d'éducation. Mais il est en cours de révision afin de le rendre compatible avec la Constitution de 2004, qui prévoit l'égalité entre les hommes et les femmes, et avec les traités internationaux ratifiés par l'Afghanistan. Une exigence dont les oulémas chiites n'ont de toute évidence pas voulu tenir compte.

«Selon les traductions que j'ai vues, l'article 132 du nouveau Code oblige les femmes à se soumettre à la volonté de leur mari en matière de relations sexuelles, a indiqué Alexandra Gilbert, coordonnatrice de projet pour Droits et Démocratie, qui s'exprimait également depuis Kaboul.

«Leurs déplacements et tout l'accès à la vie publique — éducation, travail et visites à la clinique — devront être approuvés par leur maris», a ajouté Mme Gilbert, qui dit craindre qu'un scénario semblable ne se reproduise avec la réforme des lois visant la majorité sunnite.

Plusieurs parlementaires et commentateurs afghans accusent le président Karzaï d'avoir cédé à la pression des intégristes chiites dans le but d'augmenter ses chances de réélection lors du scrutin présidentiel prévu en août.

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