Aide internationale - Les nouvelles priorités du Canada

Le gouvernement canadien vient de remanier la liste des pays qui recevront en priorité son aide au développement. Une révision guidée avant tout par la politique étrangère d'Ottawa, dit-on, avec comme résultat que l'Afrique perd des plumes au profit des Amériques. Ce qui inquiète les organismes de développement.

Ottawa — La ministre de la Coopération internationale, Bev Oda, a annoncé cette semaine que l'Agence canadienne de développement international (ACDI) acheminera dorénavant son aide vers 20 pays prioritaires. La liste précédente, élaborée il y a quatre ans par le gouvernement libéral de Paul Martin, comprenait 25 pays.

Cette révision du gouvernement Harper était attendue depuis deux ans. L'objectif consiste à concentrer l'aide au développement dans quelques pays pour obtenir un impact maximal sur le terrain.

Le Canada modifie uniquement son aide bilatérale, sans toucher aux autres programmes qui financent, par exemple, les organismes internationaux, comme la Banque mondiale. L'aide directe d'Ottawa à une autre capitale ou à une région représente environ 1,5 milliard de dollars cette année (2008-09). Les 20 pays prioritaires recevront dorénavant 80 % de cette enveloppe budgétaire de la part de l'ACDI. Les 20 % restants iront à une quarantaine de pays.

Les 20 pays ou régions prioritaires sont l'Afghanistan, le Bangladesh, la Bolivie, les Caraïbes, la Colombie, la Cisjordanie et la bande de Gaza, l'Éthiopie, le Ghana, Haïti, le Honduras, l'Indonésie, le Mali, le Mozambique, le Pakistan, le Pérou, le Sénégal, le Soudan, la Tanzanie, l'Ukraine et le Vietnam.

Le grand perdant, c'est l'Afrique, puisque la nouvelle liste laisse de côté huit pays du continent noir: le Malawi, le Burkina Faso, le Kenya, la Zambie, le Rwanda, le Niger, le Cameroun et le Bénin.

En revanche, parmi les nouveaux pays financés en priorité par Ottawa, on retrouve la Colombie, le Pérou et les pays des Caraïbes, tous dans les Amériques. En plus de la Bolivie et du Honduras, qui étaient déjà présents sur la liste.

Et ce n'est pas un hasard. Le gouvernement Harper réaligne son aide au développement sur sa politique étrangère. Autant l'Afrique était une obsession des libéraux, autant les Amériques sortent gagnantes du virage conservateur.

Oubliée, la pauvreté ?

Au bureau de la ministre Oda, on explique que trois critères ont guidé le nouveau choix des pays qui recevront l'aide du Canada: les besoins, la capacité de mener à bien des projets efficaces et la cohérence avec la politique étrangère du Canada. Ce dernier critère est le seul qui soit nouveau. Sous le gouvernement libéral de Paul Martin, le troisième critère était la «présence canadienne» sur le terrain.

Selon Gerry Barr, président du Conseil canadien pour la coopération internationale (CCCI), qui regroupe 100 organismes qui oeuvrent dans le domaine de l'aide et du développement, ce critère de la politique étrangère a pesé lourd dans la balance. «Tous les pays pauvres ont besoin d'aide, alors ce critère n'a pas joué. Ensuite, la capacité de mener à bien les programmes était déjà un critère sous l'ancien gouvernement. Il reste quoi pour expliquer les changements? Le critère de la politique étrangère», dit-il.

Le premier ministre et ses ministres ont fait plusieurs voyages en Amérique latine depuis que le Parti conservateur a pris le pouvoir. Les missions commerciales canadiennes dans cette région sont en hausse constante depuis 2006.

«Nous sommes un pays des Amériques, a dit Stephen Harper en juillet 2007, lors d'un voyage au Chili. Le réengagement dans notre hémisphère est une priorité internationale essentielle de notre gouvernement. Le Canada est résolu à jouer à long terme un plus grand rôle dans les Amériques.»

Mais pour le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, le choix des pays a surtout été dicté par les intérêts économiques du Canada. Il en veut pour preuve l'apparition du Pérou et de la Colombie, avec lesquels Ottawa vient de signer des accords de libre-échange. Au bureau de la ministre Oda, on soutient que les accords de libre-échange n'ont pas joué dans les choix qui ont été faits.

Il est toutefois difficile de voir comment le Bénin et le Burkina Faso, dont les échanges commerciaux avec le Canada sont respectivement de 14 millions et de 12,5 millions de dollars par année, peuvent attirer autant l'attention d'Ottawa que la Colombie (1,3 milliard) et le Pérou (2,7 milliards de dollars), qui font beaucoup plus d'affaires avec le Canada.

L'Afrique perdante

Ce virage d'Ottawa au profit de l'Amérique latine, au détriment de l'Afrique, inquiète les organismes de développement. «Le leadership canadien en Afrique va être sérieusement remis en question», affirme Gerry Barr.

Le gouvernement Harper a toutefois promis de respecter la promesse faite par le gouvernement Martin en 2005 qui consiste à doubler l'aide à l'Afrique d'ici 2010 — ce qui devrait la porter à 2,8 milliards par année. «On ne va pas arrêter d'un coup les projets déjà en marche dans les pays africains», a soutenu le directeur des communications de Bev Oda, Jean-Luc Benoît.

Là n'est pas la question, selon le président du CCCI. «Je pense que le gouvernement respectera son engagement envers l'Afrique, puisque c'est presque fait, affirme Gerry Barr. La vraie question, c'est: est-ce que l'Afrique va rester une priorité du Canada après l'an prochain? C'est là que c'est inquiétant.»

Le CCCI a calculé que, sous l'ancienne liste prioritaire, celle des libéraux, environ 70 % des fonds allaient à l'Afrique. Cette proportion devrait tomber à 35 % après 2010.

L'Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI), qui regroupe 64 organismes qui oeuvrent en développement, a également manifesté cette semaine sa «profonde inquiétude devant le fait que l'Afrique ne semble plus être une priorité pour le gouvernement canadien».

Le continent africain, déjà l'épicentre de la pauvreté mondiale, est «plus exposé à l'aggravation de la pauvreté comme conséquence de l'actuelle crise économique», soutient Maria-Luisa Monreal, directrice générale de l'AQOCI.

Une idée partagée par l'ancien premier ministre conservateur, Joe Clark. «Les pays riches peuvent emprunter et se payer de gros déficits, ce que les pays pauvres, surtout en Afrique, ne peuvent pas faire», a-t-il écrit cette semaine dans le Globe and Mail.

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