Une politique qui fait le tour du monde

Que ce soit pour Denis Marleau, Édouard Lock ou encore pour Dulcinée Langfelder, ou des troupes comme Le Carrousel et le Théâtre de Sable, l’abolition de l’aide aux tournées fait déjà mal. Photo: Marlène Gélineau Payette
Photo: Que ce soit pour Denis Marleau, Édouard Lock ou encore pour Dulcinée Langfelder, ou des troupes comme Le Carrousel et le Théâtre de Sable, l’abolition de l’aide aux tournées fait déjà mal. Photo: Marlène Gélineau Payette

Le débat sur l'abolition des programmes d'aide aux tournées pour les artistes canadiens a franchi une nouvelle étape cette semaine. Les démêlés de la troupe de danse La La La Human Steps en Italie et les protestations formulées par 24 diffuseurs étrangers auprès du premier ministre Stephen Harper montrent que les impacts de la nouvelle donne fédérale en matière culturelle se répercutent désormais outre-frontières.

Ce qui était considéré jusqu'à tout récemment par le gouvernement conservateur comme un problème «domestique» canadien, voire un «irritant» québécois, trouve désormais des échos jusqu'en Europe et en Asie.

Cette semaine, la révélation par Le Devoir des difficultés rencontrées par la troupe de danse La La La Human Steps, dont la tournée en Italie a été sauvée grâce à la bienveillance d'un diffuseur local, aurait pourtant de quoi ébranler les certitudes du gouvernement Harper. Un gouvernement qui, rappelons-le, voit déjà son image sur la scène internationale entachée par ses positions environnementales.

Alors que le gouvernement fédéral tente de redorer son blason culturel en injectant 25 millions dans des prix internationaux destinés à hisser le Canada au rang d'acteur culturel de premier plan, l'imbroglio financier engendré par l'abolition des programmes de tournées — et la réduction de 100 000 $ des subventions octroyées à la troupe d'Édouard Lock — a réussi en quelques mois à brouiller l'image du pays, qui aspire pourtant à devenir un jour la patrie du «Nobel des arts».

En Europe comme en Asie, le bruit commence déjà à courir qu'il faut maintenant composer avec cette nouvelle politique canadienne en matière de soutien au rayonnement international, avec tous les dommages que cela laisse prévoir. Pas moins de 24 diffuseurs de 17 pays étrangers, interloqués par cette rupture de ton dans les politiques culturelles canadiennes, ont exprimé récemment leur inquiétude au premier ministre Stephen Harper.

Dans certains cas, l'absence de soutien aux tournées met en péril des ententes de réciprocité culturelle conclues il y a plus de 10 ans. C'est le cas de l'entente d'échanges culturels qui lie le Québec au Pays de Galles depuis 1998, comme l'expliquait cette semaine Sybil Crouch, directrice du Taliesin Arts Center et ex-présidente du Conseil des arts du Pays de Galles.

Remous à l'étranger

Les diffuseurs étrangers contactés par Le Devoir sont affirmatifs: plusieurs diffuseurs européens, pourtant ouvertement mordus des créations de chefs de file culturels comme La La La Human Steps, Robert Lepage ou Marie Chouinard, risquent de ne plus pouvoir inviter ces troupes. La situation est encore plus sombre en Asie, notamment au Japon, où plusieurs artistes québécois (Lepage, Chouinard, Dulcinée Langfelder, Théâtre des Confettis, etc.) connaissent

un succès inespéré que d'autres pays nous envient.

Le coût élevé du transport international rendra prohibitive toute velléité d'inviter à nouveau les artistes canadiens, confirme Menno Plukker, un agent d'artistes montréalais qui représente, notamment, la compagnie Ex Machina de Robert Lepage en Asie ainsi que la comédienne Marie Brassard et la chorégraphe albertaine Crystal Pite.

«Dans la situation économique actuelle, les diffuseurs sont de plus en plus prudents et le Canada a le désavantage d'être loin. Si on leur impose [aux diffuseurs étrangers] d'assumer les coûts de transport et d'hébergement de nos artistes, je crains que plusieurs tournées ne puissent plus se faire», insiste-t-il. «Ça rendra la vie difficile à Ex Machina, et là aussi il y a des projets qui ne pourront plus se faire», déplore ce Néerlandais d'origine.

La compagnie de théâtre Ex Machina de Robert Lepage tire 80 % de ses revenus de ses tournées à l'étranger. Avant même que soient abolis les programmes d'aide aux tournées, à la fin de mars, Ex Machina anticipait déjà des difficultés financières en janvier. La compagnie a dû se résigner à afficher un déficit plutôt que de ne pas respecter ses engagements internationaux.

Dans le cas de La La La Human Steps, le diffuseur italien du Théâtre de Ferrare, qui avait déjà vendu la totalité des billets, s'est résolu à puiser dans sa poche pour éviter l'annulation pure et simple des représentations. Mais dans l'avenir, on peut imaginer que la plupart des diffuseurs éviteront pareil guêpier et retireront leurs billes avant même de signer quelque contrat que ce soit avec un créateur canadien.

En marge des pratiques

La position canadienne tranche avec une pratique internationalement répandue dans les milieux culturels, qui veut que le diffuseur étranger qui accueille un artiste dans son pays paie le cachet et assume en sus les frais pour la promotion et les transports locaux. Il revient à la troupe invitée, ou à son pays d'adoption, de payer le transport international et l'hébergement.

C'est justement pour faciliter le rayonnement international, indispensable à la survie de plusieurs compagnies artistiques canadiennes, que les programmes ProM'art et Routes commerciales ont été mis en place à l'époque. Autrement, la rançon du succès à l'étranger était inévitablement synonyme d'impasse financière pour les troupes les plus applaudies outre-mer.

«Notre économie culturelle dépend des activités internationales puisque le marché intérieur n'est pas suffisant pour faire vivre les compagnies. Ce qui n'est pas le cas en Europe. Nous avons en partant un désavantage commercial que le retrait des programmes de tournées vient accentuer», explique Menno Plukker.

Joint cette semaine par Le Devoir, Fernand Houdart, un important diffuseur belge qui reçoit chaque année à la Maison de la culture d'Arlon les lauréats de la bourse RIDEAU, s'interroge ouvertement sur la logique du gouvernement canadien. «Les artistes belges qui se rendent au Canada sont aidés par notre gouvernement, sinon ils ne pourraient jamais le faire. C'est le principe de la réciprocité. Pour l'instant, nous ne connaissons aucun autre pays qui affiche une telle politique», déplorait-il.

Au contraire, certains États européens ont plutôt augmenté récemment leur soutien aux tournées, pour contrecarrer les effets de la récession et la baisse possible des revenus issus du marché local. «Les Pays-Bas ont augmenté leur aide aux compagnies», confirme M. Plukker, qui représente également des artistes néerlandais.

Peut-on s'imaginer un instant le gouvernement français refilant au Canada la facture des billets d'avion des danseurs du ballet de l'Opéra de Paris en tournée à Montréal?

Mutisme à Ottawa

Pour l'instant, c'est toujours le mutisme à Ottawa, où, cette semaine, tant le premier ministre Stephen Harper que le ministre du Patrimoine canadien, James Moore, pressés de questions relativement à ces fâcheux retentissements internationaux, sont restés impassibles.

Au bureau du ministre James Moore, on a même affirmé au Devoir ne jamais avoir pris connaissance des lettres de protestation envoyées par 24 diffuseurs internationaux. Des lettres qui lui ont pourtant été envoyées en copie conforme, ainsi qu'au ministre des Affaires étrangères, Laurence Cannon.

Malheureusement pour les artistes et les milliers d'emplois liés aux tournées à l'étranger, le gouvernement conservateur fait pour l'instant de cette affaire un enjeu strictement politique. À la Chambre des communes, les interventions du Bloc québécois sur la question sont assimilées à de l'obstruction pure et simple par le gouvernement Harper. Toute concession est perçue comme un cadeau offert au parti souverainiste de Gilles Duceppe. «Le Bloc québécois vote contre n'importe quelle mesure pour la communauté artistique dans une période de récession mondiale. C'est une position idéologique et irresponsable», tranchait mercredi le premier ministre canadien, interrogé sur les effets dévastateurs des compressions en culture.

Reste à espérer que les audiences du Comité du patrimoine de la Chambre des communes, qui amorcera dès lundi l'étude des mesures sur la culture annoncées dans le budget Flaherty, puissent aider à rectifier le tir. Plus d'une vingtaine de représentants des milieux culturels iront témoigner devant le ministre James Moore et les membres de ce comité. Du nombre, La La La Human Steps y sera, première victime de ce cas d'acharnement politique.

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