Darwin n'a pas convaincu tous les députés

Le naturaliste anglais Charles Darwin aurait eu 200 ans aujourd'hui s'il avait hérité du gène de la longévité. Sa fameuse théorie de l'évolution des espèces, elle, alimente encore les passions. Aux États-Unis, sous l'égide d'une administration républicaine abreuvée aux milieux religieux, certaines écoles sont revenues à l'enseignement du créationnisme. Qu'en est-il du gouvernement canadien? Survol absolument pas scientifique de l'état des lieux.

Ottawa — Même si le Vatican a annoncé cette semaine que la théorie de l'évolution était désormais compatible avec la foi chrétienne, Charles Darwin se retrouve encore aujourd'hui en porte-à-faux avec les milieux religieux. Après tout, en suggérant que l'être humain a d'abord été un singe, il a fait voler en éclats la version biblique selon laquelle Adam et Ève sont arrivés sur Terre au jour un, quelque part il y a 6000 ans, nécessairement en compagnie des dinosaures.

Cette tension entre le scientifique et le religieux n'épargne pas le politique. À Ottawa, il se trouve des députés et même des ministres pour placer les deux théories sur un pied d'égalité.

Le créationniste le plus connu est certainement l'actuel ministre du Commerce international, Stockwell Day. En novembre 2000, il avait déclaré qu'il y a «des fondements scientifiques autant à la théorie de la création qu'à celle de l'évolution». Son porte-parole avait ajouté que M. Day voudrait que les deux théories soient enseignées à l'école. Invité cette semaine par Le Devoir à partager ses réflexions, il a simplement lancé «Happy birthday Charles!» en levant le pouce.

La question a mis plusieurs ministres mal à l'aise. Ainsi, son collègue Vic Toews (Conseil du trésor), homme réputé religieux, s'est lui aussi borné à souhaiter bonne fête au scientifique, sur un ton tout aussi ironique. «Je suis très content que ce soit sa fête.» Josée Verner (Affaires intergouvernementales) et Lawrence Cannon (Affaires étrangères) se sont sauvés en entendant la question. Le ministre de la Justice, Rob Nicholson, s'est contenté de dire que «la théorie de l'évolution évolue encore» avant de tourner les talons.

Le ministre des Finances, Jim Flaherty, ne voit pas de contradiction entre les deux théories. Faisant référence aux diverses émissions diffusées ces jours-ci pour célébrer M. Darwin et son Origine des espèces, il conclut: «Ils tentent de comparer le créationnisme et l'évolution, mais je ne vois pas de contradiction. La raison a sa place et la foi a sa place dans nos vies.» Jason Kenney (Citoyenneté et Immigration) refuse de se commettre. «Les gens peuvent choisir leur propre théorie s'ils le veulent. Nous sommes dans un pays libre!» Et laquelle privilégie-t-il? «Je ne prétends pas être biologiste. Je n'étais pas très bon en biologie au secondaire.»

Le malaise n'était pas partagé par tous au cabinet. D'autres ministres ont livré un plaidoyer sans équivoque pour la science. C'est le cas de James Moore (Patrimoine), Gordon O'Connor (whip), Jean-Pierre Blackburn (Revenu), Bev Oda (Coopération internationale) ou encore Jim Prentice (Environnement). «Je crois évidemment à l'évolution, bien sûr, lance M. Moore. Je ne pense pas que vous pouvez visiter les schistes argileux de Burgess [sites fossilifères très réputés de Colombie-Britannique] et ne pas reconnaître que notre espèce a une préhistoire.» «C'est un des plus importants scientifiques qui ait jamais existé», indique pour sa part M. O'Connor, qui rappelle que sa formation scientifique fait de lui un adepte de Darwin.

Le corpus scientifique permet d'établir l'âge de la Terre à environ cinq milliards d'années. Les premiers micro-organismes seraient apparus environ deux milliards d'années plus tard. Les dinosaures auraient disparu il y a environ 65 millions d'années, soit bien avant que l'humain ne foule le sol (30 000 ans).

Réactions variables

Le petit vox-pop effectué au courant de la semaine par Le Devoir a obtenu des réponses très variables. Certaines personnes ont été amusées par la question, d'autres, choquées. Certains élus ont voulu en faire de l'humour, d'autres, expliquer l'importance de la foi dans leur vie.

Ainsi, le chef libéral Michael Ignatieff a sans aucune hésitation lancé: «Il a changé le monde, ce M. Darwin. À cause de lui, vous pensez différemment, madame.» Adhère-t-il à sa théorie? «Moi, j'y crois!» Son député Denis Coderre a répondu par une question: «Pensez-vous vraiment que les Pierrafeux, c'est arrivé pour vrai?» En 2000, les libéraux s'étaient moqués de Stockwell Day, alors chef de l'Alliance canadienne, en lui rappelant sarcastiquement que le dessin animé en question «n'était pas un documentaire»...

Thomas Mulcair, tout en soulignant que «c'est un des très grands penseurs depuis les 200 dernières années», n'a pas pu résister à la tentation d'attaquer ses adversaires. «Je suis malheureusement confronté à des conservateurs d'arrière-banc tous les jours, alors je ne suis pas certain qu'il avait complètement raison sur l'évolution de l'espèce, mais on continue de garder l'espoir, a lancé le député du NPD. Disons que l'homme descend du singe plus ou moins vite selon le cas.»

Le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, parle d'un «moment excessivement important» dans l'histoire de la science, qu'il compare aux découvertes de Galilée. Non seulement adhère-t-il à la thèse de l'évolution, mais il souligne que «plusieurs scientifiques chrétiens ont reconnu Darwin, ce qui ne les empêche pas d'avoir la foi».

Une nation à deux vitesses

En 2007, un premier musée canadien faisant l'éloge du créationnisme a vu le jour à Big Valley en Alberta. Pour l'occasion, Angus Reid mène un sondage: 58 % des Canadiens croient à l'évolution, 22 % croient à la création. Les hommes, les détenteurs d'un diplôme post-secondaire et les personnes dont le revenu familial dépasse les 100 000 $ sont les plus susceptibles d'endosser Darwin. Inversement, les Albertains et les militants du Parti conservateur étaient plus susceptibles de croire que Dieu avait créé l'homme au plus tard il y a 10 000 ans que de se dire darwiniens: dans la province de Stephen Harper, le ratio est de 40 % contre 37 %.

Les opinions souvent codées recueillies par Le Devoir cette semaine sur la colline parlementaire semblent témoigner d'une crainte de s'aliéner des électeurs. Pour le conservateur David Tilson (Ontario), les deux thèses sont réconciliables. «Je veux avoir le beurre et l'argent du beurre!», dit-il à la blague. «Je crois que le monde a été créé en sept jours, mais on ne sait pas lesquels. Ça aurait pu arriver il y a un million d'années. Je crois aussi qu'il y a eu de l'évolution.»

Son collègue Rick Norlock abonde dans le même sens. Il reconnaît l'importance scientifique des écrits de Darwin. «Mon opinion personnelle est qu'il n'y a pas de conflit entre les deux visions. Comment je réconcilie les deux? J'estime qu'il y a un grand plan et qu'il nous ébahit à mesure qu'il se déploie. Je ne vois pas la controverse.»

Les libéraux Paul Szabo et Jim Karygianis partagent plutôt leur avis. M. Szabo célèbre la théorie darwinienne et le défi intellectuel qu'elle pose à certains, mais elle ne l'ébranle pas pour autant dans ses convictions religieuses. «Parce que même dans ma propre vie, les miracles sont arrivés.» Son collègue Jim Karygianis rappelle qu'il est un grec orthodoxe. «Il y a la science et la religion, et les deux se mélangent. Que Dieu bénisse Darwin car il apporte de l'eau au moulin.»

Le conservateur Joe Preston (Ontario) ne veut pas faire de mécontents. S'il se dit un adepte de Darwin, il reconnaît le droit à tous d'adhérer à l'une ou l'autre des thèses. «Certains croient à la création et c'est très bien ainsi! D'autres croient dans les travaux de M. Darwin et c'est tout aussi valable.»

La frustration était palpable chez certains députés qui se sentaient attaqués dans ce qu'ils ont de plus personnel. C'est le cas de l'Albertain Rob Anders, reconnu pour ses positions tranchées sur l'avortement ou encore le mariage gai. Il a rappelé que M. Darwin avait écrit de belles lettres d'amour «à sa femme, qui était tout à fait une créationniste». Invité par l'auteure de ces lignes à expliquer ce qu'il en déduisait, il s'est dérobé en lançant: «Bien sûr que vous ne comprenez pas, vous êtes ignorante!»

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