Les milliards réanimeront-ils l'économie?

Entre la théorie et la pratique, il y a parfois un gouffre. À la lecture du budget fédéral, dans lequel Ottawa nappe l'économie d'une généreuse couche d'argent public pour combattre la récession et relancer la croissance, des économistes ont eu un doute. Et si ça ne fonctionnait pas comme prévu?

Mis au pied du mur par les partis d'opposition, les conservateurs ont ouvert les vannes plus grandes que grandes dans leur dernier budget. Au total sur deux ans, Ottawa prévoit un électrochoc de 40 milliards, dont 12 milliards pour les infrastructures et 13 milliards pour les travailleurs et les contribuables. Sans compter le soutien aux sociétés de financement pour s'assurer que le crédit coule à flots. Cela, croit Ottawa, devrait ajouter 1,6 % à la croissance en 2009 et 2 % d'ici la fin 2010. Or ce genre de résultat est loin d'être garanti, préviennent certains experts.

«Les attentes quant au pouvoir réel d'un plan de stimulation sont trop élevées», dit Derek Burleton, qui dirige la recherche économique à la Banque TD. «On place de grands espoirs sur les épaules du gouvernement, et je pense que le vrai stimulant viendra du Sud, lorsque l'économie américaine va reprendre son élan. Quelle part de ces 40 milliards va vraiment alimenter l'économie, et ce dans un contexte où celle-ci est à son plus faible?» Selon lui, l'impact du plan de relance d'ici la fin de 2010 ne sera que de 1 %, soit la moitié moins que les attentes d'Ottawa.

La pièce maîtresse du plan économique est l'aide prévue pour les infrastructures, qui compte sur la contribution financière des provinces et des villes. Devant les sommes annoncées, la Fédération québécoise des municipalités (FQM) s'est réjouie. En signalant, toutefois, que même les plus belles intentions du monde peuvent échouer au test du réel.

«Devant l'ampleur de la crise et les risques que celle-ci fait planer sur l'ensemble des régions, la FQM plaide pour que les sommes additionnelles annoncées soient rapidement disponibles sur le terrain», a indiqué le regroupement dans sa réaction au budget.

En gros, a dit la direction de la FQM, Ottawa et Québec doivent s'entendre le plus vite possible sur les projets qui recevront l'argent et sur les modalités. «Par le passé, nous avons été souvent témoins de démêlés qui retardaient la mise en oeuvre de l'aide, comme c'est le cas pour l'entente administrative concernant Chantiers Canada, qui n'a toujours pas été signée entre le Canada et le Québec alors qu'il s'agit d'un dossier réglé dans plusieurs autres provinces», a dit son président, Bernard Généreux.

Il est de notoriété publique que les villes, notamment Montréal, sont très loin d'avoir été impressionnées par Chantiers Canada, un programme de 8,8 milliards sur sept ans que plusieurs critiquent en raison de sa lourdeur administrative. Les 12 milliards du plan Flaherty viendraient s'ajouter à cette somme.

Contraction soudaine

Si tout se déroule comme prévu, Ottawa, qui se base sur les projections d'économistes du secteur privé, croit que l'économie canadienne va se contracter de 0,8 % cette année. La récession a commencé au quatrième trimestre de 2008 et va s'étendre sur trois trimestres, selon le gouvernement. Ces perspectives n'ont rien à voir avec la croissance de 0,3 % qu'Ottawa prévoyait en novembre dernier. Une fois le malaise passé, en 2010, l'économie profitera des coups de pouce du budget et de l'amélioration du contexte mondial pour bondir de 2,4 %, pense Ottawa.

«Le budget devrait atteindre, et même dépasser, l'objectif de mettre fin le plus rapidement possible à l'actuelle récession, a estimé l'équipe d'économistes du Mouvement Desjardins. Ne pas injecter assez d'argent aurait eu des conséquences beaucoup plus dommageables que d'en injecter trop. Cependant, le travail ne s'arrête pas là. Il faut maintenant faire le nécessaire pour mettre en branle rapidement toutes ces bonnes intentions.»

Même advenant le décaissement rapide des montants d'argent, il y a un autre point d'interrogation: la capacité des provinces et des villes à financer leur part du programme. Au Québec, où les finances n'ont rien de reluisant, la contribution à un gros programme d'infrastructures forcerait-elle le gouvernement à faire des compressions ailleurs?

«Disons qu'Ottawa contribue deux milliards et s'attend à ce que Québec injecte un milliard, dit Dale Orr, économiste au groupe de recherche privé Global Insight. Plutôt que de plonger dans un déficit d'un milliard, Québec choisirait probablement d'investir 500 millions à partir d'un déficit et de trouver des programmes dans lesquels il pourrait réduire ses dépenses de 500 millions, comme en santé ou en éducation.» Bref, plus d'infrastructures et moins de services. «À ce moment-là, il faut voir quel est l'effet net sur l'économie...», dit-il. Selon lui, Ottawa vise trop haut en croyant que son plan de relance va ajouter 2 % à la croissance économique d'ici la fin de 2010. «Ça, c'est si tout va comme sur des roulettes.» Il faudrait plutôt viser 1,5 %, selon ses projections.

Les multiplicateurs

Au coeur du débat figure ce que les spécialistes appellent «l'effet multiplicateur», selon lequel tout investissement tend à faire boule de neige. Les dépenses en infrastructures, selon Ottawa, auront en 2009-10 un effet multiplicateur de 1, ce qui signifie que chaque dollar dépensé générera un dollar en production réelle. L'an prochain, ce sera 1,5. En comparaison, les allègements fiscaux à l'intention des contribuables auront cette année un multiplicateur de seulement 0,4. Personne ne remet en question ces chiffres, mais on doute de la vitesse à laquelle l'effet va se faire sentir.

«La baisse d'impôt telle qu'ils l'ont décidée, c'est la bonne façon de faire, mais un gouvernement n'a pas à gonfler un déficit pour ça», dit Luc Godbout, professeur de fiscalité à l'Université de Sherbrooke. Il n'est pas le seul à douter de la pertinence d'un tel allègement fiscal pour stimuler l'économie, entre autres parce que aucun montant significatif n'apparaîtra dans les poches des contribuables.

Quoi qu'il en soit, le plan de relance économique va plonger Ottawa dans un déficit de 64 milliards au cours des deux prochaines années et de 83,8 milliards si on ajoute les deux années suivantes. Prochain surplus: 700 millions, en 2013-14.

«C'est vraiment un très petit excédent», dit Dale Orr. Les projections ne sont pas déraisonnables, selon lui, mais les risques pèsent lourd. «N'importe quel petit soubresaut entraînerait un déficit pour cette année-là. Tout ce qu'il faudrait, c'est un cours du pétrole à peine inférieur aux prévisions, ce qui réduirait les profits des compagnies, ou des taux d'intérêt un tout petit peu plus élevés, ce qui augmenterait les frais de service de la dette, ou les États-Unis qui prennent plus de temps que prévu à reprendre leur élan...»

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