Qui sort victorieux de la crise politique?

«Avec le recul, on dira que Michael Ignatieff a commis sa plus grande erreur le 28 janvier 2009 en refusant de devenir premier ministre du Canada», a affirmé une source conservatrice.
Photo: Agence Reuters «Avec le recul, on dira que Michael Ignatieff a commis sa plus grande erreur le 28 janvier 2009 en refusant de devenir premier ministre du Canada», a affirmé une source conservatrice.

L'adoption du budget Flaherty assure une sortie de crise politique à Ottawa. Pendant que la poussière retombe sur la coalition, les partis tentent de se repositionner. Qui en sort gagnant?

Ottawa — Les stratèges politiques de chaque parti tentaient cette semaine de soupeser les conséquences de cette crise politique qui prend fin. En à peine deux mois, une coalition controversée a vu le jour pour finalement mourir, le Parti libéral du Canada a changé de chef, Stephen Harper a failli perdre le pouvoir et a dû convaincre la gouverneure générale de lui sauver la vie...

Beaucoup de rebondissements qui prendront encore un peu de temps à être digérés. Mais à première vue, le Parti conservateur, même amoché, semble sortir gagnant de cette partie de bras de fer avec l'opposition. «Stephen Harper a été obligé de piler sur son idéologie pour produire un budget qui ne lui ressemble pas, mais il est encore au pouvoir. C'est le plus important. Il achète du temps», affirme Réjean Pelletier, politologue à l'Université Laval.

Dans les rangs conservateurs, on affirme avoir poussé un soupir de soulagement cette semaine. Et certains se frottent les mains en voyant le nouveau chef libéral, Michael Ignatieff, suivre le même chemin que son prédécesseur en soutenant les politiques conservatrices. «Avec le recul, on dira que Michael Ignatieff a commis sa plus grande erreur le 28 janvier 2009 en refusant de devenir premier ministre du Canada», a affirmé une source conservatrice qui est témoin quotidiennement de l'action parlementaire à Ottawa.

Selon ce conservateur de longue date, en s'aliénant ses alliés bloquistes et néodémocrates, Michael Ignatieff a assuré aux conservateurs encore deux années de pouvoir. «Quand les libéraux vont augmenter leurs appuis en Ontario grâce à Ignatieff, qui va en pâtir si ce n'est le NPD? Alors, Jack Layton ne voudra pas d'une campagne électorale et va se chercher une raison de ne pas voter contre Stephen Harper en même temps que les libéraux.» Le PLC a besoin des deux autres partis d'opposition pour défaire le gouvernement Harper.

Même chose pour le Bloc québécois, qui voudra choisir son moment pour aller aux urnes. «Une fois, c'est le NPD qui va plier, l'autre fois, c'est le Bloc. On a encore deux ans de gouvernement devant nous», pense-t-il.

Au sein du gouvernement Harper, on affirme ne pas vouloir embarrasser Michael Ignatieff comme ce fut le cas avec Stéphane Dion. «On veut s'occuper de l'économie et mettre la partisanerie de côté. Les stratégies pour avantager le Parti conservateur, c'est pour plus tard. L'affrontement reviendra, mais pour l'instant, le Parti libéral a fait un choix responsable en appuyant le budget», affirme un stratège conservateur dans une tirade qu'on n'a pas souvent entendue chez les troupes de Stephen Harper.

La grogne de la base

Mais à plus long terme, le Parti conservateur a-t-il fait une gaffe en produisant un budget aux accents libéraux? Depuis mardi soir, la base du parti se déchaîne sur les blogues et les tribunes publiques. «Harper a vendu son âme pour survivre. Il a fait trop de concessions dans le budget et il va en payer le prix aux prochaines élections», tranche Tasha Kheiriddin, active au sein du mouvement conservateur depuis 20 ans et spécialiste du conservatisme en Amérique du Nord à l'université McGill.

Selon elle, plusieurs conservateurs vont rester chez eux à la prochaine élection pour protester, comme on l'a vu aux États-Unis avec John McCain. «Le plan de relance ne fonctionnera pas, l'économie va se détériorer encore plus et les libéraux vont avoir beau jeu de tout mettre sur le dos du gouvernement. Harper a choisi une mauvaise stratégie.»

Tasha Kheiriddin estime que le premier ministre aurait dû produire un budget plus conservateur, quitte à laisser la coalition prendre le pouvoir. «Le Parti libéral et le NPD, ç'aurait été un désastre, et Harper serait rentré majoritaire aux prochaines élections», dit-elle.

Plusieurs figures de proue du mouvement conservateur au pays abondent en ce sens. Le politologue Tom Flanagan, l'ancien président de la National Citizen Coalition Gerry Nicholls et l'ex-ministre Monte Solberg ont tous critiqué ouvertement le budget.

Réjean Pelletier tempère toutefois cette frustration, qu'il juge passagère. «Il n'y a aucun autre parti à droite de l'échiquier politique. Et Harper est tellement fort dans l'Ouest qu'une légère baisse de ses appuis ne changerait rien. En Ontario, il a marqué des points.» Et cette province est le prochain grand champ de bataille électoral.

Un bon coup libéral?

Les penseurs de la droite estiment que Michael Ignatieff a maintenant l'avantage du terrain. «Il avait besoin de temps pour rebâtir son organisation et amasser de l'argent. Il a gagné la bataille», estime Tasha Kheiriddin.

Plusieurs libéraux auraient cependant aimé que leur parti se tienne debout et renverse le gouvernement Harper. Le lieutenant québécois de Michael Ignatieff, Denis Coderre, en convient. «C'est sûr que des gens sont choqués, mais on n'avait pas le choix, dit-il. Les électeurs ne nous auraient pas pardonné une nouvelle crise politique en pleine récession. La raison d'État devait primer.»

Le PLC ne voulait pas remettre son sort entre les mains de la gouverneure générale, Michaëlle Jean. «Et si elle refuse la coalition et qu'on se ramasse avec des élections de 300 millions en pleine crise économique, on fait quoi?», lance Denis Coderre.

Réjean Pelletier estime lui aussi que le Parti libéral a bien joué ses cartes. «Ignatieff n'a pas la même image molle que Dion. Et les circonstances ne sont pas les mêmes. Le fait de laisser passer le budget ne lui nuira pas trop.»

Le NPD perdant

La fin de la coalition a rapidement démontré que le Parti libéral est redevenu une cible de choix pour le Bloc québécois et le NPD, qui constatent la popularité de Michael Ignatieff dans les sondages. Le parti de Jack Layton a même lancé une série de publicités à la radio pour dénoncer le chef libéral et affirmer que le NPD est le seul parti en mesure de se tenir debout contre Stephen Harper. «Maintenant que Harper et Ignatieff travaillent ensemble, on va les attaquer tous les deux», a affirmé Jack Layton.

Rien d'étonnant à cela, selon le politologue Réjean Pelletier. «Le NPD est le grand perdant de cette crise. Il se voyait déjà au pouvoir pour la première fois de son histoire. Il perd une belle visibilité. Maintenant, les libéraux remontent et ça va leur causer des ennuis en Ontario», dit-il.

Par ailleurs, les analystes estiment que le Bloc québécois s'en tire bien, notamment grâce au budget. La diminution de la péréquation, la création d'une agence pancanadienne des valeurs mobilières et le maintien des compressions en culture sont autant d'arguments utiles pour le Bloc, qui continue de profiter de l'animosité entre les gouvernements Charest et Harper.

Par contre, un nouvel adversaire s'ajoute, ce qui oblige à ajuster la stratégie. Le Parti libéral monte au Québec, alors que le Parti conservateur poursuit sa chute. C'est pourquoi le Bloc dénonce l'appui de Michael Ignatieff à un budget «anti-Québec». Le Parti libéral, quand vient le temps de choisir entre le Canada et le Québec, choisit toujours ses amis ontariens, affirme déjà Gilles Duceppe.

Tasha Kheiriddin croit que le chef bloquiste fait bien de revoir sa stratégie. «C'est clair qu'au Québec, la prochaine bataille sera entre le Bloc et le Parti libéral.»

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Avec la collaboration d'Hélène Buzzetti

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