Layton et Duceppe matraquent Ignatieff

Le libéral Ralph Goodale (à gauche) applaudit les propos de son chef, Michael Ignatieff.
Photo: Agence Reuters Le libéral Ralph Goodale (à gauche) applaudit les propos de son chef, Michael Ignatieff.

Ottawa — La coalition entre le Parti libéral et le NPD a éclaté hier aussi spontanément qu'elle avait vu le jour en décembre dernier. Devant la décision du chef libéral, Michael Ignatieff, de laisser passer le budget conservateur moyennant une concession mineure sans incidence budgétaire, la rivalité traditionnelle entre lui et ses homologues Jack Layton et Gilles Duceppe a repris avec plus de hargne encore. Une action concertée pour défaire et remplacer Stephen Harper dans les prochaines semaines semble désormais impensable.

«La coalition est morte», a résumé le chef bloquiste au cours d'un point de presse hier midi. Michael Ignatieff venait d'annoncer que ses 75 députés et lui voteraient en faveur du budget, assurant du coup son passage à la Chambre descommunes. Le chef libéral demande toutefois une dernière concession: que le gouvernement de Stephen Harper s'engage à faire rapport en mars, en juin et en décembre sur l'état d'avancement du plan de relance économique présenté mardi.

«Nous mettons ce gouvernement en probation», a déclaré M. Ignatieff au cours d'une conférence de presse très courue. «Si M. Harper n'est pas à la hauteur, nous serons prêts à défaire son gouvernement et à prendre la relève. Les Canadiens ne veulent pas de nouvelles élections et ils en ont assez des jeux politiciens. Ils ont attendu trop longtemps des mesures économiques pour que nous les laissions tomber maintenant à cause d'intérêts partisans.»

L'amendement libéral prévoit que le gouvernement devra à ces trois moments présenter aussi une mise à jour économique et expliquer les effets qu'aura eus le budget sur les moins nantis, le niveau d'emploi et l'équité entre les provinces, entre autres.

Aucun changement de substance au budget, par exemple un assouplissement des règles d'admissibilité au programme d'assurance-emploi, n'est exigé. D'abord parce que le chef libéral ne veut pas modifier l'équilibre financier, déjà précaire, du budget, ensuite parce qu'il ne veut pas se mouiller politiquement pour un budget qui n'est pas le sien. «Nous sommes dans l'opposition, nous ne sommes pas au gouvernement», a-t-il commencé par dire, ajoutant: «Ç'aurait été irresponsable de notre part de proposer des amendements qui auraient alourdi le solde budgétaire. [...] J'avais peur que si on commençait avec des amendements, on ne finirait jamais.»

Les conservateurs ont annoncé qu'ils étaient d'accord avec cet amendement et s'y plieraient volontiers. «Nous sommes heureux que les libéraux aient décidé d'appuyer notre budget et nous travaillerons de manière coopérative avec eux», a indiqué Jay Hill, le leader en Chambre du gouvernement.

Layton furieux

L'ancien allié et aujourd'hui rival déterminé des libéraux, le chef du NPD, Jack Layton, était furieux de la décision de M. Ignatieff et n'a pas eu de mots assez durs pour discréditer cette «première décision publique d'importance» du nouveau chef libéral. «M. Ignatieff a décidé de marcher dans les traces de Stéphane Dion en appuyant M. Harper», a-t-il raillé. Il a déclaré la guerre à ce qu'il appelle la coalition libérale-conservatrice. Il a poussé la muflerie jusqu'à inviter les électeurs libéraux à désormais appuyer le NPD, «maintenant et aux prochaines élections».

On sentait chez M. Layton une volonté de nuire aux libéraux. Aussi refuse-t-il d'appuyer leur amendement. Les journalistes ont eu beau le mitrailler de questions, Jack Layton a refusé de dire s'il pourrait s'allier de nouveau avec les libéraux dans le futur pour défaire le gouvernement Harper. Ces questions sont, à son avis, «hypothétiques» alors que la possibilité de remplacer le gouvernement par une coalition maintenant était, elle, bien réelle.

M. Ignatieff n'a pas été aussi catégorique, lui qui estime que la coalition a forcé le gouvernement à pondre un budget contraire à son idéologie. Mais il a aussi reconnu pour la première fois publiquement que la coalition «présentait un certain nombre d'aspects problématiques à [s]on avis».

Ignatieff bombe le torse

Tout au long de sa conférence de presse, Michael Ignatieff a voulu se présenter en homme fort, comme celui qui détiendra le sort du gouvernement entre ses mains à chacun des rapports d'étape qu'il impose. «Je ne suis pas en coalition avec M. Harper. [...] Je suis là pour défaire le gouvernement Harper, je suis là pour remplacer le gouvernement Harper par un bon gouvernement libéral parce que ce n'est pas un budget libéral», a-t-il dit. Ses homologues n'y croient pas.

Ironisant la comptine du roi, de la reine et du petit prince qui se rendaient serrer la pince à quelqu'un sans succès chaque jour de la semaine, le chef bloquiste a prédit que M. Ignatieff dira à chaque moment que la population a autant besoin d'une élection que d'un «trou dans la tête»: en mars parce que la crise sévit encore, en juin parce que l'été sera à nos portes et finalement en décembre parce que les fêtes de Noël n'y seront pas propices. «Il va alors nous dire: "Attendez le prochain budget." Il aurait dû nous le dire tout de suite», s'est moqué Gilles Duceppe.

M. Duceppe a lui aussi déterré la hache de guerre et s'en est pris à ses rivaux de toujours. «Le Parti libéral est fidèle à sa tradition de laisser tomber le Québec», a-t-il dit. Le Bloc présentera son propre amendement au budget, qui reprend les demandes du gouvernement du Québec, notamment le maintien du programme de péréquation tel quel. Selon M. Duceppe, le PLC devra alors choisir entre le Québec et le Canada.

À la lumière d'un sondage éclair effectué par la maison Angus Reid hier pour le compte de CTV, on comprend que le Bloc québécois se fait l'écho d'un sentiment répandu dans la province. Si 50 % des Canadiens approuvent le budget, c'est le cas de seulement 35 % des Québécois. En fait, le Québec est la seule province où les insatisfaits du budget sont plus nombreux que les satisfaits. Logiquement, 53 % des Canadiens veulent voir le budget adopté à la Chambre des communes, contre seulement 38 % de Québécois. Et s'il devait être défait, 50 % des Canadiens voudraient de nouvelles élections contre 22 % des Québécois, plutôt qu'une coalition (36 % contre 62 %). La marge d'erreur de ce sondage mené en ligne est +/- 3 % 19 fois sur 20.

Notons que le budget de Jim Flaherty prévoit déjà la présentation de rapports d'étape sur la mise en oeuvre du plan de relance économique. Un premier cet été, et un autre par les ministres impliqués au cours de la première semaine de session suivant le congé estival. Les rapports de M. Ignatieff ne feront que s'ajouter à ceux-là. Par contre, les dates choisies correspondent aux périodes au cours desquelles le gouvernement a l'obligation de donner à l'opposition des journées d'opposition. Ce sera autant d'occasions de présenter une motion de censure.

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