Timide virage vert pour Ottawa

Énergie atomique du Canada limitée recevra 292 millions sur deux ans pour mettre au point son réacteur CANDU avancé et assurer la sécurité de la centrale de Chalk River.
Photo: Agence Reuters Énergie atomique du Canada limitée recevra 292 millions sur deux ans pour mettre au point son réacteur CANDU avancé et assurer la sécurité de la centrale de Chalk River.

Ottawa — Le gouvernement fédéral dépensera un milliard de dollars en environnement au cours des deux prochaines années. Encore une fois, le nucléaire et la technologie du captage de carbone par les pétrolières, encore en développement, reçoivent la part du lion.

Visiblement, le gouvernement Harper n'a pas utilisé son plan de relance économique pour amorcer un virage vert au Canada, comme le président Barack Obama entend le faire aux États-Unis. En ramenant les investissements écologiques au prorata de la population, Ottawa investira six fois moins dans la lutte aux changements climatiques que Washington, selon les calculs du groupe Équiterre.

Le document budgétaire n'est pas très précis en ce qui concerne les dossiers auxquels sera consacré le montant d'un milliard de dollars. Ainsi, 400 millions de dollars sur deux ans doivent être consacrés à «l'appui des technologies d'énergie propre», ce qui devrait normalement inclure l'éolien, le solaire et la géothermie. Mais aucun détail n'est disponible et les fonctionnaires ont refusé de répondre aux questions sur le sujet.

On sait toutefois qu'à l'intérieur de cette enveloppe, la technologie du captage et du stockage des émissions de dioxyde de carbone des industries sera de nouveau encouragée. Le document budgétaire en fait mention à plusieurs reprises.

Cette technologie, qui n'a pas encore fait ses preuves, est destinée aux grands émetteurs de gaz à effet de serre que sont les sables bitumineux, les centrales au gaz et charbon. Un seul projet, situé en Saskatchewan, est expérimenté actuellement. Cette technologie a déjà reçu 375 millions de dollars du gouvernement depuis deux ans.

Moins d'évaluations environnementales

Par ailleurs, une somme de 10 millions de dollars sera investie pour améliorer les indicateurs de la qualité de l'eau et de l'air, ainsi que les émissions de gaz à effet de serre. Les rapports seront plus complets et précis.

Par contre, certaines évaluations environnementales fédérales disparaîtront pour les projets de moins de 10 millions, comme le révélait Le Devoir il y a deux semaines. Des «gains d'efficience en matière de réglementation seront recherchés pour les projets assujettis à la Loi canadienne sur l'évaluation environnementale», peut-on lire dans le document.

Le fédéral veut s'entendre avec les provinces pour avoir une seule évaluation environnementale dans certains projets. Lesquels? Rien n'est mentionné concernant la sélection des projets, qui ne seront plus soumis à deux évaluations. Mais il y a quelques jours, Le Devoir a appris que les hauts fonctionnaires fédéraux planifient de soustraire les projets de 10 millions de dollars ou moins à la double évaluation. Aucune précision à ce sujet n'est contenue dans le budget.

Le ministre des Finances, Jim Flaherty, estime que c'est la réglementation provinciale qui s'appliquera dans 90 % des cas, a-t-il dit hier. Dans plusieurs provinces, celle-ci est toutefois moins sévère que celle du fédéral.

EACL privatisée?

Énergie atomique du Canada limitée (EACL) reçoit 292 millions sur deux ans pour l'aider à mettre au point son réacteur CANDU avancé et assurer la sécurité de la centrale de Chalk River, qui produit des isotopes pour le milieu médical. Cette centrale a connu plusieurs problèmes depuis 18 mois et a été au centre de diverses controverses.

Cette société de la couronne pourrait d'ailleurs être privatisée sous peu, précise les documents budgétaires. «Le ministre des Ressources naturelles examine la structure d'EACL pour s'assurer qu'elle demeure pertinente, peut-on lire. Cet examen portera notamment sur des options, y compris la participation du secteur privé aux opérations commerciales de la société.»

Une somme de 300 millions sur deux ans prendra le chemin de la rénovation des maisons et logements, question de les rendre plus écoénergétiques. Ce programme, Écoénergie Rénovation, devrait améliorer l'efficacité de 200 000 habitations, selon le gouvernement.

Un virage vert raté

Pour le critique du Bloc québécois en environnement, le député Bernard Bigras, le gouvernement Harper a littéralement passé tout droit dans le virage vert qu'il promettait de prendre.

«Tout l'argent va aux pétrolières et au captage-stockage de carbone, ce qui nous isole de la communauté internationale et, pire, des États-Unis, qui vont tripler leurs investissements dans les énergies vertes alors qu'il n'en est même pas question ici, au Canada. Rien pour l'éolien et la géothermie. Très peu pour l'efficacité énergétique: avec 200 millions en deux ans pour la rénovation des maisons, c'est dix fois moins qu'aux États-Unis et en Europe, alors que cette filière et celle des énergies vertes sont les bases de la relance de l'emploi.»

De son côté, Thomas Mulcair, chef adjoint du NPD, se dit pour sa part «proprement scandalisé» des deux milliards promis par les conservateurs aux constructeurs automobiles «sans exigences environnementales minimales», comme on le planifie aux États-Unis. La rénovation des maisons, dit-il, ne sera régie par aucune priorité environnementale: l'argent pourra être dépensé pour refaire des balcons, précise le budget. Pire encore, dit-il, c'est l'absence de fonds pour les infrastructures vertes qui pourraient au moins profiter aux prochaines générations. Thomas Mulcair craint beaucoup de voir glisser le Canada dans un isolement politique croissant car il ne consacre pas un sous et n'annonce aucun contrôle des émissions de GES. Le chef adjoint du NPD estime que ce budget, dont l'essentiel ne sera pas dépensé à son avis, vise à faire franchir au gouvernement Harper le cap des six mois pour éviter la formation de la coalition projetée par les partis d'opposition. Et le reste, prédit-il, reviendra au galop.

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