Un budget conservateur aux accents libéraux

Le ministre Jim Flaherty s’apprêtant à dévoiler son budget à la Chambre des communes, hier.
Photo: Agence Reuters Le ministre Jim Flaherty s’apprêtant à dévoiler son budget à la Chambre des communes, hier.

Ottawa — Tout conservateur soit-il, le ministre fédéral des Finances, Jim Flaherty, a déposé hier un budget libéral dans ses orientations, faisant la part belle aux investissements dans les sphères sociales et aux réductions d'impôt pour les familles et dépourvu de pilule empoisonnée. Ce faisant, M. Flaherty aura réussi à écarter la menace d'une défaite aux mains de la coalition, le chef libéral Michael Ignatieff ayant décidé de laisser passer ce budget. Il réfléchit encore à la façon de justifier son choix.

Selon une source libérale bien informée, les députés libéraux ont décidé hier soir qu'ils ne renverseraient pas le gouvernement de Stephen Harper sur la question budgétaire, a appris Le Devoir. Appuieront-ils le budget ou s'abstiendront-ils lors du vote? La question n'était pas encore tranchée au terme d'une réunion d'une heure du caucus. M. Ignatieff a écouté ses députés et sénateurs et a pris la question en délibéré. Il annoncera sa position ce matin. Selon d'autres sources, il est possible que les libéraux proposent un amendement au budget pour forcer les conservateurs à faire d'autres concessions.

Le chef libéral s'est contenté hier de dire qu'il voyait «des aspects positifs au budget, qui sont le résultat de la pression et de l'unité des partis d'opposition», mais qu'il avait aussi des inquiétudes, notamment quant à la crédibilité des chiffres, maintes fois remaniés par les conservateurs. «Est-ce qu'il sous-estiment l'ampleur de la crise? Est-ce qu'ils ont fait assez pour les chômeurs, l'assurance-emploi? Et en matière d'infrastructures, vont-ils vraiment dépenser l'argent, et vite?»

L'appui des libéraux, ou du moins leur abstention, est essentielle pour que le budget 2009 de Jim Flaherty passe la rampe parlementaire. Car sans grande surprise, le Bloc québécois et le Nouveau Parti démocratique ont annoncé qu'ils s'y opposeraient. Le NPD parce qu'il dit ne plus avoir confiance dans les promesses conservatrices, le Bloc parce qu'il y trouve encore des mesures comme les changements à la formule de péréquation et la centralisation de la surveillance des marchés financiers déjà décriées par Québec.

«C'est un budget qui va clairement à l'encontre de la volonté de l'Assemblée nationale du Québec, a déclaré Gilles Duceppe. Le gouvernement offre des mesures destinées à l'Ontario qui s'élèvent à près de quatre milliards de dollars. Les secteurs forestier et manufacturier du Québec, en contrepartie, ne recevront que quelques millions. C'est de la mauvaise foi», a-t-il dit.

Jack Layton, lui, s'est approprié les critères d'analyse qu'utilisait auparavant Michael Ignatieff. «Ce n'est pas un budget qui protège les plus vulnérables de notre société, qui permet de garder nos emplois et qui créera les emplois de demain. Par conséquent, on ne peut pas appuyer ce budget», a-t-il annoncé. Les deux chefs avaient invité M. Ignatieff à ne pas laisser tomber la coalition. En vain, semble-t-il maintenant.

Le ministre Flaherty s'est défendu d'avoir présenté un budget trop «rouge» pour le «bleu» qu'il est. Craint-il le ressentiment de sa base militante? «C'est un budget conservateur, a-t-il répondu en conférence de presse. Les conservateurs sont pragmatiques. Les conservateurs comprennent les risques. Les conservateurs comprennent le sérieux de cette récession mondiale. Les conservateurs comprennent que le gouvernement doit être pragmatique et doit répondre à ces inquiétudes en protégeant notre pays, nos familles et nos industries.»

20 milliards pour la relance

Peu d'aspects de ce plan de relance économique étaient encore secrets, les troupes de Stephen Harper s'étant adonnées au cours des derniers jours à un effeuillage budgétaire sans précédent. Au total, le plan de relance conservateur coûtera 20 milliards de dollars au trésor public dès cette année, répartis en nouvelles dépenses (surtout d'infrastructures) et en réductions du fardeau fiscal. Si on ajoute les prêts remboursables consentis aux villes et à l'industrie automobile, la valeur du plan atteint près de 23 milliards cette année seulement.

La grande inconnue demeurait l'ampleur des réductions d'impôts envisagées. On sait maintenant que celles-ci représentent 15 % du plan de relance, ou trois milliards de dollars par année. Il s'agit de réductions permanentes touchant tous les contribuables. Si Ottawa parle plutôt de 20 milliards en six ans, c'est qu'il inclut dans ce total le crédit d'impôt (trois milliards) accordé aux familles rénovant leur domicile ou leur chalet et celui pour l'achat d'une première maison (945 millions).

Les deux tiers des réductions d'impôt toucheront tout le monde puisque Ottawa hausse de manière significative (7,5 %) l'exemption personnelle de base, c'est-à-dire ce que les travailleurs peuvent gagner avant de payer des impôts, ainsi que le plafond supérieur des deux premières fourchettes d'imposition, permettant encore une fois aux travailleurs de gagner plus d'argent avant d'être imposés à un taux supérieur. La balance du cadeau fiscal prendra la forme d'une bonification des prestations accordées pour les enfants de la classe moyenne, de celle accordée aux petits salariés qui retournent sur le marché du travail et d'une hausse du crédit pour les personnes âgées.

Horizon noir

Il faut noter qu'Ottawa trempe sa plume dans l'encre rouge dès cette année et pour les cinq années suivantes. Contrairement à ce qu'il avait annoncé, Jim Flaherty enregistre un déficit en 2008-09 de 1,1 milliard parce qu'il applique rétroactivement au 1er janvier certaines réductions d'impôt, un «choix délibéré», a-t-il expliqué hier. Pour l'année 2009-10, Ottawa prévoit une contraction du PIB nominal de 2,7 %. Il gérera un budget de 224,9 milliards de dollars et des dépenses de programmes de 206,8 milliards. Une fois retranchés les frais d'intérêt de la dette, le déficit sera, comme annoncé la semaine dernière, de 33,7 milliards.

Ottawa fait sienne la prévision de la Banque du Canada à l'effet que le pays est entré en récession à la fin de l'année 2008 et y restera à peine deux semestres, soit jusqu'en juillet. Le gouvernement fait toutefois, quant à l'impact de la crise sur son solde budgétaire, des prévisions beaucoup plus pessimistes que le secteur privé. Il estime que même sans les initiatives de relance de l'économie annoncées hier, le déficit aurait été de 15,7 milliards pour 2009-10.

La succession de cinq années dans le rouge portera la dette du Canada, en 2013-14, à 542 milliards, un niveau jamais atteint depuis 1999.

Opposition à l'horizon

Dans le cadre de son plan de relance économique, Ottawa annonce une série de mesures coûteuses. Il prévoit 5,7 milliards par année sur deux ans pour financer des projets d'infrastructure à l'échelle du pays. Sans modifier les règles d'admissibilité à l'assurance-emploi, il prolonge de cinq semaines les prestations de tous les chômeurs (un demi-milliard). On financera aussi la rénovation de logements sociaux (500 millions par an sur deux ans) et la construction de logements pour les communautés autochtones et celles du Nord (300 millions par an sur deux ans). Il bonifie ses mesures pour faciliter l'accès au crédit, notamment le rachat d'hypothèques. Au total, Ottawa espère créer ou du moins préserver 190 000 emplois.

Mais les conservateurs reviennent aussi à la charge avec des initiatives qui avaient suscité la grogne au Québec et chez les syndicats, notamment. Ainsi, ils entendent toujours créer une commission pancanadienne des valeurs mobilières, à laquelle s'opposent le Québec, l'Alberta et le Manitoba. Ils modifieront aussi de manière unilatérale la formule de péréquation, au grand dam de Québec, qui y perd environ un milliard de dollars. Ils promettent toujours de déposer des projets de loi pour limiter la rémunération des fonctionnaires fédéraux. Enfin, ils reverront tout le régime d'équité salariale pour en faire un élément négociable entre syndicats et parties patronales plutôt qu'un droit pouvant être revendiqué — en dernier recours — devant les tribunaux.

Notons enfin que le gouvernement annonce aussi quelques mesures visant à frapper l'imaginaire. Il s'engage à obliger les banques à uniformiser — et à prolonger — le délai imparti à leurs clients pour acquitter leur compte de carte de crédit. Il créera aussi un secrétariat d'éducation pour transmettre à la population un savoir économique de base.

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