Discours du Trône - L'économie d'abord

Ottawa — Tout à l'économie et silence sur le reste. La gouverneure générale du Canada, Michaëlle Jean, a lu un discours du Trône quasi télégraphique hier, si pauvre en détails que les partis d'opposition ont accusé le gouvernement conservateur de leur demander un chèque en blanc. Tous reconnaissent que le vrai test surviendra à 16h cet après-midi, quand le budget fédéral, largement éventé, sera dévoilé dans sa totalité.

C'est sans trompette ni fanfare que Mme Jean est arrivée sur la colline du Parlement pour lire la seconde déclaration d'intentions de Stephen Harper en à peine deux mois. Pas de balade en carrosse, pas plus que de revue de la garde d'honneur ou de coups de canon. Le grand froid (-18 °C) a eu raison du protocole extérieur. Mais l'atmosphère était tout aussi glaciale à l'intérieur de la chambre du Sénat, où s'est déroulée la lecture de moins de huit minutes. Les participants étaient crispés. La gouverneure générale s'est exécutée sur un ton sec sous le regard absent du premier ministre.

«En ces temps incertains où le monde entier est menacé par une économie qui vacille, il devient urgent de travailler ensemble, d'unir nos efforts et d'en appeler à une plus grande solidarité, a dit Mme Jean. Dans le respect de notre tradition démocratique, les Canadiens s'attendent à ce que leurs représentants élus se concertent pour que le Canada sorte plus fort de cette grave crise économique.» Le discours fait état des consultations menées «dans un esprit d'ouverture et de collaboration non partisane».

Discours flou

Le discours ne parle que d'économie et du fait qu'aujourd'hui, le gouvernement présentera son «plan d'action» pour stimuler l'économie, investir dans les infrastructures, préserver la stabilité du système financier, assurer l'accès au crédit, aider les industries en difficulté (secteurs forestier, manufacturier, automobile, touristique et agricole) ainsi que les chômeurs.

Pour le reste, est-il écrit, le «gouvernement s'occupera des autres priorités qu'il a énoncées dans le discours du Trône» précédent. Les partis d'opposition n'ont pas du tout aimé cette façon floue de décrire les autres intentions des conservateurs.

Le chef du Bloc québécois, Gilles Duceppe, a rappelé que le précédent discours évoquait une commission nationale de valeurs mobilières, une justice plus sévère envers les jeunes et la diminution relative du poids du Québec à la Chambre des communes au profit de l'Ouest et de l'Ontario, des actions «qui heurtaient les intérêts du Québec». «C'était inacceptable et on a voté contre, rappelle M. Duceppe. On nous dit qu'on revient avec cela. On n'est pas plus pour aujourd'hui qu'on ne l'était à ce moment-là.»

Le lieutenant de Stephen Harper pour le Québec, Christian Paradis, a rétorqué que «le reste, c'est très accessoire. Dans la période actuelle, on s'occupe d'économie et, par la suite, quand on aura fait notre ouvrage, notre agenda va suivre son cours.» Les députés bloquistes et néodémocrates voteront contre ce discours du Trône.

Les libéraux, quant à eux, feront connaître leur position seulement demain matin. Ils veulent voir le budget d'abord et en discuter en caucus. Le vote sur l'un dictera le vote sur l'autre. Michael Ignatieff, toutefois, a adopté un ton très menaçant, disant ne pas avoir confiance en un gouvernement qui souffre d'un «dédoublement de personnalité».

«Il y a un contraste entre le langage utilisé dans l'énoncé économique de cet automne, qui était partisan et divisif, et celui d'aujourd'hui qui parle de tendre la main et trouver des solutions non partisanes. [...] On ne sait pas quelle langue il faut croire, quel gouvernement il faut croire», a déclaré M. Ignatieff.

Déjà, Jack Layton implore son partenaire de ne pas le laisser tomber. «Je crois que M. Ignatieff a un choix à faire. Choisir le vrai changement, la stabilité, la coopération et l'espoir pour aider les gens qui souffrent aujourd'hui ou choisir d'appuyer M. Harper», a dit le chef néodémocrate.

Des années difficiles

Le discours du Trône mentionne de plus que les Canadiens «ont devant eux une année difficile — voire peut-être plusieurs années difficiles». Comme pour justifier la volte-face conservatrice, il est écrit que «l'économie mondiale s'est affaiblie depuis la dernière élection générale fédérale. En fait, elle s'est affaiblie davantage depuis la dernière session du Parlement, le mois dernier».

Rappelons que la mise à jour économique de novembre du ministre des Finances, Jim Flaherty, promettait des surplus budgétaires et ne prévoyait aucune mesure particulière de relance économique.

Le 7 octobre, à une semaine du scrutin, M. Harper déclarait à Toronto: «Nous n'enregistrerons pas un déficit. Nous dépenserons à la mesure de nos moyens. C'est aussi simple que cela. L'alternative [consistant à dépenser] ne constitue pas un plan. C'est seulement le fait de gens qui paniquent complètement, et ce gouvernement ne paniquera pas.»

Pluie de milliards

Le gouvernement conservateur a par ailleurs poursuivi son grand effeuillage budgétaire hier. Le ministre des Transports et des Infrastructures, John Baird, a annoncé que le budget d'aujourd'hui comprendrait une somme de sept milliards de dollars sur deux ans pour financer les infrastructures du pays, dont deux pour les universités et collèges. «Nous avons déjà indiqué que nous sommes prêts à couper dans la paperasse pour faire progresser les projets plus rapidement», a déclaré le ministre Baird.

Le ministre est resté muet sur la proportion des sommes ayant déjà été promises dans le passé. En 2007, les conservateurs avaient mis en avant un plan d'infrastructure de 33 milliards de dollars sur sept ans, mais une bonne partie des sommes promises n'a pas été dépensée. Selon le critique libéral en matière d'Infrastructures, Gerard Kennedy, pas moins de deux milliards, et peut-être jusqu'à 3,5 milliards, auraient «expiré» parce que le gouvernement ne les a pas dépensés dans les temps impartis. M. Kennedy estime que les retards s'expliquent par le désir des députés conservateurs de tout annoncer eux-mêmes pour marquer des points politiques.

À voir en vidéo