Des soldats québécois à l'entraînement - La stratégie de la tache d'encre à Kandahar

La Compagnie A du 2e Bataillon du Royal 22e Régiment de Valcartier à l’entraînement à Fort Bliss, au Texas. Photo: Alec Castonguay, Le Devoir
Photo: La Compagnie A du 2e Bataillon du Royal 22e Régiment de Valcartier à l’entraînement à Fort Bliss, au Texas. Photo: Alec Castonguay, Le Devoir

Fort Bliss, Texas — Les soldats québécois devront travailler avec un allié plus imposant que jamais à Kandahar dès la fin du printemps: les États-Unis. L'arrivée massive des soldats américains dans le sud de l'Afghanistan marque un changement de stratégie de l'OTAN qui aura des répercussions importantes sur les militaires canadiens.

Depuis cet automne, un bataillon américain (environ 800 soldats) est arrivé à Kandahar. Il est présentement sous le commandement canadien.

Mais les choses vont rapidement changer. Selon les informations obtenues, les Forces canadiennes se préparent à travailler avec 7000 à 10 000 soldats américains supplémentaires à Kandahar dès l'été prochain.

À Fort Bliss, au Texas, où les soldats québécois s'entraînent pour la dernière fois avant de commencer leur déploiement en mars, l'arrivée des militaires américains est l'un des sujets de conversation par excellence. Un mélange d'espoir et d'inquiétude règne.

«J'ai hâte de voir si nos deux cultures militaires peuvent se côtoyer dans un si petit environnement. Ça ne sera pas toujours évident», explique un soldat de Valcartier, qui préfère que son identité ne soit pas révélée, en parlant de ce sujet délicat.

Les soldats américains sont perçus comme étant plus cow-boys, plus offensifs dans leur approche. Ils ont également plus souvent recours à l'appui aérien, ce qui augmente les risques de toucher des civils. Le mécontentement des Afghans rend alors la tâche plus délicate aux autres soldats. «Il va peut-être falloir recoller les pots cassés avec la population un peu plus souvent», affirme un militaire québécois rencontré sur un champ de tir.

Le lieutenant-général Andrew Leslie, le chef de l'armée de terre, estime toutefois que la réputation des militaires américains n'est pas toujours justifiée et que leur expérience en Irak et en Afghanistan peut être un atout. «Les forces américaines ont pris beaucoup d'expérience dans d'autres théâtres d'opérations dans les dernières années. Ils sont plus sophistiqués et plus en mesure de s'ajuster», a-t-il dit en entrevue, lors de son passage au Texas en fin de semaine, où il rendait visite à ses troupes à l'entraînement.

Selon lui, les soldats du Québec s'adapteront facilement à la présence américaine. «Les francophones sont imbattables pour bien s'entendre avec d'autres cultures», dit-il.

Un entraînement sans les Américains

Pourtant, à Fort Bliss, une immense base américaine de 10 000 km2 à cheval entre le Texas et le Nouveau-Mexique, les soldats canadiens ne s'entraînent pas avec les militaires américains. Le Canada utilise leurs installations, mais ne coordonne pas les exercices avec eux.

Ici, dans ce paysage à la fois montagneux et désertique semblable à Kandahar, les Forces canadiennes reproduisent la vie en Afghanistan, avec des scénarios de combat réalistes, de faux villages afghans et des ennemis simulés. Plus de 500 véhicules ont fait le chemin depuis le Québec pour cet exercice de trois semaines.

Partout, on voit des nuages de poussière soulevés par les véhicules de combat. Les hélicoptères Griffons survolent les camps, alors que les tirs d'obus et de mitrailleuses pétaradent toute la journée.

Le coût de cet exercice spécial? Vingt millions de dollars. C'est la dernière phase d'entraînement des soldats avant leur départ pour le vrai conflit, en mars. Ils seront 1640 soldats du Québec (sur 2750 Canadiens) à partir pour un séjour de six à neuf mois.

Des changements concrets

Les stratèges militaires canadiens sont bien conscients que l'arrivée massive des Américains à Kandahar changera la donne et permettra une nouvelle stratégie. D'abord en haut lieu, puisque le commandement de l'OTAN pour la région sud de l'Afghanistan passera à terme aux mains de l'armée américaine. Jusqu'à présent, le Canada, la Grande-Bretagne et les Pays-Bas assumaient la direction à tour de rôle.

Ensuite, sur le terrain à Kandahar, certaines opérations militaires ne seront plus uniquement canadiennes. «Dans notre tête, c'est clair qu'il va y avoir des opérations conjointes [avec les États-Unis]. Il y aura de la coordination à faire», explique le capitaine Alain Aubé, qui est justement chargé de la coordination des opérations du groupe tactique de combat, soit les 1100 soldats canadiens qui mènent les offensives contre les talibans.

Selon lui, le débarquement américain est positif, même s'il reconnaît que les deux armées «devront s'ajuster» puisque «chacun a son approche». «Mais on reste deux pays de l'OTAN avec des standards semblables», dit-il.

Plusieurs militaires canadiens rencontrés sur la base estiment qu'enfin, après trois années de guérilla à Kandahar, une vraie stratégie de contre-insurrection pourra se développer.

«C'est certain que les forces américaines vont avoir une influence. La stratégie de la tache d'encre va être possible», affirme le capitaine Aubé. Cette doctrine, actuellement très prisée dans le milieu militaire après avoir connu un certain succès en Irak (le surge), exige beaucoup de soldats.

«Pour avoir du succès en contre-insurrection, il faut avoir des soldats sur le terrain. Il faut s'étendre et rester, comme une tache d'encre, poursuit le capitaine Alain Aubé. Il faut être présent avec la population, leur parler et pas seulement traverser un village sans s'arrêter. Des gars qui roulent dans des trucks, ça ne sert à rien.»

Actuellement, le Canada assure la sécurité de la ville de Kandahar et de trois districts autour, notamment les dangereux Zhari et Panjwai. Mais la province de Kandahar fait 54 000 km2 (les deux tiers du Nouveau-Brunswick), et neuf districts ne sont pas couverts par le Canada ou les troupes de l'OTAN, ce qui permet aux insurgés de s'y réfugier et de préparer des attaques.

Les États-Unis vont donc prendre le contrôle de plusieurs districts de Kandahar actuellement déserts, ce qui mettra les talibans sur la défensive, selon les militaires canadiens. «Ça fait deux ans qu'on demande à l'OTAN de nous envoyer des renforts parce qu'on n'est pas assez nombreux pour faire le travail. Il n'y a pas de doute que ça va nous aider à livrer bataille aux talibans et à reconstruire la province», affirme le lieutenant-général Leslie.

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Le Devoir s'est rendu à Fort Bliss à l'invitation des Forces armées canadiennes.

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