À l'heure des choix... et des risques politiques

La journée de mardi sera cruciale, tant pour Stephen Harper que pour Michael Ignatieff.
Photo: Agence Reuters La journée de mardi sera cruciale, tant pour Stephen Harper que pour Michael Ignatieff.

Le moment de vérité pour le gouvernement Harper et le nouveau chef libéral Michael Ignatieff est arrivé. Tout repose maintenant sur le budget qui sera présenté mardi. Le premier ministre sera jugé sur les choix qu'il aura faits, et le chef libéral, sur sa façon d'y répondre. Une équation politique qui n'est simple pour personne.

Les chiffres sont sortis jeudi, gracieuseté d'un conseiller du premier ministre. Le déficit fédéral pour l'année 2009-10 atteindra 34 milliards, et celui de l'année suivante, 30 milliards. Il faudra jusqu'à cinq ans pour renouer avec les surplus budgétaires.

La facture est imposante, mais servira-t-elle à financer les mesures de relance les plus appropriées? Et le pays pourra-t-il vraiment éviter de s'enliser dans les déficits structurels? Le mystère reste entier. Les conservateurs ont bien envoyé quelques signaux qui nous permettent de croire qu'ils vont investir dans les infrastructures, qu'ils vont injecter des fonds dans des secteurs en difficulté, dans des mesures qui touchent les sans-emploi, mais aussi qu'ils vont procéder à certains allègements fiscaux.

Tout un revirement depuis l'énoncé économique de novembre dans lequel le ministre des Finances, Jim Flaherty, prétendait qu'il n'y aurait aucun déficit. L'incrédulité qu'il a suscitée, ajoutée à l'absence de mesures de relance et à la fronde contre le financement des partis politiques, a eu raison de son plan et a provoqué une crise politique sans précédent, la formation d'une coalition libérale-néo-démocrate soutenue par le Bloc, le changement du chef à la tête du Parti libéral (PLC) et la prorogation du Parlement.

Depuis, le Bloc québécois et le NPD disent avoir perdu toute confiance en ce gouvernement, mais les libéraux de Michael Ignatieff persistent à vouloir juger ce budget selon son mérite. Du coup, la balle est dans le camp conservateur.

Survivre d'abord

Il ne fait pas de doute que les conservateurs ont intérêt à voir leur budget adopté. «Ils doivent se reprendre et dissiper l'image d'idéologues qu'ils ont renforcée à l'automne. Si le budget passe, Stephen Harper aura l'occasion de recentrer le message de son parti. Comme il a peut-être touché le fond, il ne peut que reprendre du poil de la bête», dit le politologue Christian Dufour, de l'ENAP.

Jean-Herman Guay, politologue à l'Université de Sherbrooke, croit lui aussi que M. Harper doit, avec ce budget, essayer d'occuper un peu plus le centre de l'échiquier politique. «Il faudra voir jusqu'à quel point son plan est original, diversifié et s'il profite de l'occasion pour se réorienter dans certains domaines, comme celui de l'environnement.»

Les derniers sondages montrent que les conservateurs ont perdu du terrain et que les libéraux, avec Ignatieff, font bonne impression. Selon un sondage Ekos réalisé entre les 15 et 17 janvier, 36,2 % des Canadiens appuient les conservateurs et 32,6 % les libéraux, mais cela représente une forte baisse pour le PC et une solide hausse pour le PLC comparativement à l'enquête Ekos de décembre. Nanos Research, dans un sondage publié le 10 janvier, disait même que les libéraux obtenaient 34 % des appuis et les conservateurs, 33 %.

«Michael Ignatieff est mieux perçu. Il n'a pas les handicaps de Stéphane Dion. Les conservateurs ont intérêt à corriger suffisamment le tir pour que les libéraux aient peu d'arguments ou de munitions pour voter contre le budget», note Jean-Herman Guay.

Mauvaises nouvelles

L'exercice sera difficile. Jeudi, le directeur parlementaire du budget, Kevin Page, prévoyait que même si rien n'était dépensé pour relancer l'économie, Ottawa afficherait un déficit de 13 milliards en 2009-10. Avec les mesures envisagées, le déficit accumulé sur cinq ans pourrait atteindre 100 milliards, effaçant d'un seul coup la réduction de la dette des

11 dernières années.

Par contre, M. Page notait que le fédéral avait un surplus structurel de six milliards quand l'économie roulait rondement, ce qui donnait une certaine marge de manoeuvre au gouvernement pour adopter des mesures permanentes. Certains y ont vu une porte de sortie pour les libéraux qui sont opposés à des baisses généralisées des impôts si, et la nuance est importante, elles entraînent un déficit structurel.

Les conservateurs sauront-ils jouer leurs cartes et faire preuve de nuance? Tout le monde se pose la question.

Antonia Maioni, de l'Université McGill, pense que les deux partis ont trop intérêt à gagner du temps pour jouer avec le feu. Stephen Harper veut une nouvelle chance de prouver qu'il est capable de faire face à la crise, dit-elle. Il sait aussi qu'une élection serait risquée, car il ignore ce dont est capable Michael Ignatieff, et il est conscient qu'il a perdu des plumes au Québec. Par contre, il sait aussi que les libéraux ne tiennent pas à le défaire. «Le mot "stimulus" a un sens plus étendu pour les conservateurs que pour les libéraux, mais dans le contexte, Michael Ignatieff peut trouver plus difficile de faire tomber un gouvernement qui offre un stimulus à la fois fiscal et financier.»

Claude Denis, de l'Université d'Ottawa, pense cependant que les incidents de l'automne ont fortement érodé la crédibilité des conservateurs et que leur marge de manoeuvre s'en trouve réduite. «Ça prendrait bien peu de choses pour que les libéraux se sentent forcés de voter contre le budget, même s'ils n'en ont pas envie.»

Équation compliquée

Pour les libéraux, le choix à faire mardi est loin d'être simple. Cela se reflète d'ailleurs dans l'opinion des experts. Alors que Christian Dufour croit que les libéraux chercheront une raison pour déclencher des élections, Claude Denis pense l'inverse. «J'ai le sentiment que les libéraux cherchent une façon de voter pour le budget, ou au moins, de s'abstenir.»

S'il n'en tenait qu'à lui, M. Denis leur recommanderait de défaire le gouvernement en espérant être appelé à prendre la relève avec la coalition. Les libéraux feraient preuve d'un sens de l'État car, dit-il, les conservateurs ont montré cet automne qu'ils n'avaient pas le sens des responsabilités nécessaire pour gouverner. Cette solution offrirait aussi un avantage tactique puisque la coalition accorderait aux libéraux un répit de 18 mois pour rebâtir leur parti et faire leurs preuves. «La coalition serait une bonne option pour les libéraux, dépendamment de ce qu'ils en font.»

Christian Dufour estime au contraire que les libéraux auraient davantage intérêt à aller en élections. «Ils ont un nouveau chef qui est très fonctionnel, y compris au Québec. Et il existe un vent actuellement en faveur de la gauche avec l'arrivée [du nouveau président américain Barack] Obama. Ce vent se fait sentir aussi au Canada. En plus, ça enlèverait à Stephen Harper l'occasion de se recentrer. Le hic, c'est que pour cela, Ignatieff doit prendre le risque de ce qui s'avérerait sans doute pour lui l'horreur: se retrouver à la tête d'un gouvernement de coalition.»

Michael Ignatieff refuse de rejeter publiquement la coalition, bien qu'il n'y soit pas très chaud, mais il avoue que les Canadiens ne veulent pas d'élections. Sérieux dilemme. L'opposition du public à la coalition s'est toutefois un peu estompée. Le sondage Ekos montrait que 50 % des Canadiens préféreraient maintenant un gouvernement de coalition dirigé par Michael Ignatieff, alors que 43 % opteraient pour une élection, un résultat qui serait attribuable en partie au départ de Stéphane Dion.

Malgré cela, Antonia Maioni croit que la coalition est bel et bien morte, car selon elle les libéraux voudront donner à leur chef le temps d'affirmer son leadership, de s'afficher aux Communes et de renflouer les coffres du parti avant de se lancer en campagne.

Jean-Herman Guay prévient qu'il y a toutefois un prix à payer à laisser passer le budget conservateur. «En appuyant les conservateurs, les libéraux se retrouvent à cautionner leurs politiques, le leadership de Stephen Harper et ils courent le risque de revivre le syndrome Stéphane Dion.»

La grande inconnue cependant reste la décision que prendrait la gouverneure générale en cas de défaite du gouvernement. Déclencherait-elle des élections ou se tournerait-elle vers l'opposition? Personne ne le sait, ce qui complique énormément les calculs des libéraux. S'ils défont le gouvernement dans l'espoir de diriger une coalition plutôt que de se retrouver en élections, ils peuvent se retrouver dans la situation inverse.

Et si le budget passe, c'en est fini de la coalition. Par contre, rien ne garantit que les libéraux pourront défaire le gouvernement au moment de leur choix. Les conservateurs peuvent les prendre de vitesse, ou les autres partis, leur faire faux-bond.

Claude Denis convient que tous les choix offerts aux libéraux comportent des risques importants. «Mais on ne vit pas sans risque. [...] La question est de choisir le risque avec lequel on est prêt à vivre.»

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Collaboratrice du Devoir

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