Un déficit de 64 milliards en deux ans, mais un retour aux surplus dans cinq ans

Ottawa — Doit-on y voir une stratégie de communication? Le gouvernement conservateur de Stephen Harper a dévoilé hier l'ampleur — gigantesque — du déficit qu'affichera Ottawa en 2009. Il attendra toutefois mardi pour révéler les bonnes nouvelles, c'est-à-dire la nature des mesures de relance économique.

Ainsi, Ottawa affichera un manque à gagner, pour l'année fiscale 2009-10, de 34 milliards de dollars. L'année suivante, ce déficit sera de 30 milliards, a indiqué aux journalistes un porte-parole du premier ministre sous le couvert de l'anonymat, comme à son habitude. Pour donner un ordre de grandeur, le budget fédéral total était de 242 milliards cette année, et ce déficit représente donc environ 14 % de cette somme.

Apparemment, pour l'année fiscale se terminant le 31 mars, il y aura un léger surplus, qui n'a pas été chiffré. Au total, selon ce même porte-parole, Ottawa compte graduellement réduire ses déficits pour revenir à une situation de surplus dans cinq ans, soit en 2013-14.

Cette nouvelle situation rompt complètement avec la promesse de Stephen Harper, qui a déclaré pendant la campagne électorale qu'il ne générerait pas de déficit. Sans compter qu'à la fin novembre, son ministre des Finances, Jim Flaherty, a présenté des chiffres aux antipodes de ceux annoncés hier. Dans son énoncé économique (à l'origine de la crise politique qui sévit), le ministre promettait un surplus pour 2009-10 de 0,1 milliard, et autant l'année suivante. Il n'en fallait pas plus à l'opposition hier pour accuser les conservateurs de manipuler les chiffres.

«Ce gouvernement a perdu toute crédibilité en matière financière», a déclaré le député libéral John McCallum, lui-même ancien économiste en chef de la Banque Royale. «Il y a moins de deux mois, il nous a annoncé des surplus, et personne ne l'a cru. Comment peut-on le croire aujourd'hui?»

L'indignation était partagée par le leader adjoint du NPD, Thomas Mulcair. «M. Flaherty ne peut pas prétendre que cette différence est attribuable entièrement à ce qui est arrivé depuis. La réalité, c'est que les chiffres de novembre n'étaient pas véridiques.» Au Bloc québécois, on dit avoir désormais de la difficulté à croire les chiffres des conservateurs. «Disons que ça change vite», ironise le député Jean-Yves Laforest.

Mercredi, le directeur parlementaire du budget, un agent indépendant, a évalué que même sans mesure de relance économique, Ottawa afficherait un déficit de 13 milliards de dollars. On peut donc penser que les initiatives conservatrices équivaudront à la différence entre ces deux montants, soit environ 20 milliards.

Recul de 10 ans

En deux ans, ces déficits totaux de 64 milliards gommeront en entier l'effet des remboursements sur la dette canadienne effectués depuis... une décennie! Les remboursements cumulés depuis 2001-02 s'élèvent en effet à moins de 62 milliards de dollars. D'ailleurs, le ratio dette au produit intérieur brut (PIB) recommencera à augmenter pour atteindre 28 % en 2010, alors que les conservateurs clamaient dans leur dernier budget être en voie de le ramener à 25 %.

Hier, l'entourage du premier ministre insistait toutefois sur le fait que malgré ces chiffres désolants, le Canada se trouvera en meilleure situation que n'importe quel autre pays du G7 à ce chapitre.

Geste sans précédent

La révélation de l'ampleur des déficits a par ailleurs soulevé d'importantes questions quant au secret budgétaire. En 1989, le journaliste du réseau Global, Doug Small, avait été poursuivi en justice par le gouvernement conservateur de l'époque pour avoir divulgué en primeur un aperçu du budget fédéral. M. Small avait finalement été acquitté.

Cette révélation est d'autant plus étrange que le ministère des Finances prend des précautions extrêmes pour empêcher les journalistes de publier, ne serait-ce que quelques minutes avant la fermeture des marchés, le contenu du budget le jour de son dévoilement. Les journalistes sont enfermés dans un huis clos, coupés du reste du monde. Les lignes téléphoniques ne sont activées qu'au signal du ministère des Finances. Ce dernier a même tenté cette année d'obliger les médias à se porter garants des employés des compagnies de télécommunication installant les téléphones. Le ministère des Finances a refusé hier de commenter la «fuite» puisqu'elle s'appuie sur des «sources anonymes».

Les partis d'opposition ont vivement critiqué cette façon de faire hier, jugée «sans précédent» et «tout à fait irresponsable». Notons que depuis quelques années, cependant, il n'était pas rare de lire dans les médias des fuites concernant quelques programmes fétiches que le gouvernement allait présenter dans son budget.

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