Budget fédéral: Ignatieff pose ses conditions

«Si je vois dans le budget un affaiblissement permanent de la capacité fiscale du gouvernement de créer des conditions d’égalité pour tous, je vais voter contre», dit Michael Ignatieff.
Photo: Agence Reuters «Si je vois dans le budget un affaiblissement permanent de la capacité fiscale du gouvernement de créer des conditions d’égalité pour tous, je vais voter contre», dit Michael Ignatieff.

Toronto — À moins de deux semaines d'un budget fédéral crucial pour l'économie et la survie du gouvernement Harper, le chef libéral Michael Ignatieff émet un sérieux avertissement: il rejettera un budget qui contient des baisses d'impôt pour la classe moyenne, comme Stephen Harper et Jim Flaherty l'ont laissé entendre. L'accent devra être mis sur l'aide aux personnes vulnérables et sur la création d'emplois, dit-il.

Michael Ignatieff a rencontré Le Devoir hier dans une petite salle de conférence de l'aéroport Pearson, à Toronto, quelques minutes avant qu'il s'envole pour Vancouver. Lors de cette entrevue exclusive, le chef libéral a expliqué ses attentes par rapport au budget du 27 janvier, mais aussi en partie sa vision du rôle de l'État fédéral.

Il a également soutenu que le Bloc québécois, aussi souverainiste soit-il, n'est pas un ennemi du Canada, contrairement à ce que Stephen Harper a affirmé avant la pause des Fêtes. «Les bloquistes sont dûment élus par les électeurs du Québec. Ils ne sont pas des traîtres, ils ne sont pas des ennemis du Canada», a-t-il lâché dans une tirade qui risque d'alimenter les discussions au Canada anglais.

Dans le cas du budget, Michael Ignatieff est bien conscient qu'il tient le sort du gouvernement dans ses mains, alors il pose ses conditions. «Est-ce que le budget va protéger les démunis, les plus vulnérables? C'est la question la plus importante pour moi. Est-ce que le Canada va devenir moins juste, plus mesquin, plus divisé avec cette crise économique? Ou si nous allons devenir plus solidaires?», dit-il.

Il refuse de chiffrer le montant qui serait nécessaire à ses yeux pour relancer l'économie canadienne. Stephen Harper a déjà parlé de 20 à 30 milliards de dollars, mais Ignatieff ne se compromet pas. «Est-ce que le budget va permettre de sauver les emplois que nous avons maintenant? Est-ce qu'il va permettre de créer les emplois de l'avenir? Ce sont les critères que je vais évaluer.»

Si le ministre des Finances, Jim Flaherty, pensait amadouer le Parti libéral avec l'idée de baisser les impôts de la classe moyenne, il fait fausse route. «Il y a une division très nette entre ma position là-dessus et celle du gouvernement Harper, lance Michael Ignatieff. M. Harper parle de baisses d'impôt généralisées pour la classe moyenne, alors que je parle de baisses d'impôt ciblées pour les moins fortunés.»

Selon Michael Ignatieff, c'est une question d'équité. «Le projet essentiel de M. Harper, c'est d'affaiblir le gouvernement fédéral. Je suis contre ça. Pas parce que je veux un Ottawa centralisateur ou entrer dans les compétences des provinces. Mais je crois, en tant que fédéraliste convaincu, qu'il faut un gouvernement fédéral qui protège les plus démunis et qui travaille pour égaliser les chances de chacun. C'est une vision du gouvernement qui est différente de celle de M. Harper. Alors si je vois dans le budget un affaiblissement permanent de la capacité fiscale du gouvernement de créer des conditions d'égalité pour tous, je vais voter contre», dit-il.

Le retour à l'équilibre budgétaire serait également plus difficile à atteindre, ajoute-t-il. «J'ai peur que des baisses d'impôt généralisées [...] entraînent un déficit duquel on ne pourrait pas sortir.»

Le directeur parlementaire du budget, Kevin Page, a récemment soutenu que des baisses d'impôt supérieures à six milliards de dollars pourraient mener à un cycle infini de déficits tellement les finances du gouvernement sont serrées depuis les deux réductions de la TPS.

Le ton catégorique du chef libéral tranche avec celui de son entourage, alors que plusieurs de ses conseillers estiment que le PLC devrait laisser passer le budget s'il n'est pas trop indigeste, comme le révélait Le Devoir hier. Cela permettrait de rebâtir l'organisation et les finances du parti, sans affronter des élections ou faire les compromis d'une coalition.

Michael Ignatieff rejette cette interprétation. «Non, je pourrais mener le Parti libéral dans une campagne électorale dès la fin du mois de janvier», lance-t-il, frondeur. «Le problème n'est pas la capacité du Parti libéral à mener une campagne. Nos problèmes ne sont pas aussi grands que les gens le pensent. Mais personne ne veut d'élections. C'est pour ça que nous avons un accord sur la coalition qui donne une alternative crédible et valable.» Et son entourage? «Je suis le leader, c'est mon travail de décider», lance-t-il sur un ton sec.

Le Bloc québécois

À la fin de l'entrevue, Michael Ignatieff a lui-même abordé la crise qui a secoué le Parlement en décembre. «Ce que je trouve inadmissible, c'est la tentative du premier ministre de diviser les Canadiens avant Noël sur cette question de coalition. De monter l'Ouest contre le Québec et contre le Bloc.»

Il affirme que le premier ministre a dépassé les bornes. «Je suis un fédéraliste, un fier Canadien et je ne vais jamais compromettre l'unité nationale de mon pays. Mais je veux ajouter que les parlementaires du Bloc sont des collègues. Ils sont dûment élus par les électeurs du Québec. Ils ne sont pas des traîtres, ils ne sont pas des ennemis du Canada. Je suis en désaccord profond avec leur projet de société et je le serai toujours. Mais de dire, comme M. Harper, qu'on ne pouvait pas traiter avec eux, c'est de l'hypocrisie, parce qu'il a lui-même traité avec le Bloc souvent. [...] Ça m'a vraiment choqué. Un premier ministre est là pour rassembler les gens, pas pour les diviser. Jamais je ne ferai ça.»

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