Les « écotaxes » à l'aide des conservateurs

Il est paradoxal de songer que c'est une taxe sur le carbone qui a définitivement sorti en 2008 le Canada du protocole de Kyoto et favorisé la réélection du gouvernement Harper. La première campagne électorale fédérale portant sur un enjeu environnemental majeur aura en fin de compte joué contre la protection de la planète, à moins qu'en février une coalition des partis d'opposition, représentant une majorité d'électeurs progressistes, n'autorise un retour du Canada dans la bataille du climat.

En février dernier, un rapport du Conference Board du Canada jetait les bases de ce qui allait devenir l'événement environnemental de l'année et l'erreur stratégique qui allait s'avérer fatale aux libéraux de Stéphane Dion, pour ne pas dire au chef libéral lui-même.

Dans ce rapport, le très pondéré Conference Board réclamait la mise en place d'«écotaxes» applicables tant aux grands émetteurs industriels de gaz à effet de serre (GES) qu'aux individus. Cette proposition ferait plafonner les émissions des grands secteurs industriels et instituerait un marché d'échanges de crédits sur le modèle du protocole de Kyoto.

Le prix de la tonne de GES étant ainsi établie par le marché, il devenait facile de fixer une taxe équivalente, une taxe sur le carbone, qui s'appliquerait aux achats de combustibles par les individus et les petits acteurs économiques, ainsi tous sur le même pied. Pas question d'alléger à gauche et à droite, selon le Conference Board, si on voulait provoquer un véritable changement par le jeu de l'efficacité économique.

Les libéraux de Stéphane Dion avaient proposé à la fin de 2007 un «budget vert» pour les entreprises. Cette stratégie assez nébuleuse aurait autorisé chaque entreprise à émettre un certain nombre de GES, à payer une taxe pour les excédents et à mettre en banque les surplus réalisés. Les libéraux essayaient, en somme, d'assouplir le système international de plafonnement des émissions tout en tentant de s'y raccrocher. La formule n'a impressionné personne sauf les écologistes prêts à applaudir au moindre pas en avant, fut-il celui d'une jambe plâtrée.

C'est à la mi-juin que devait se produire ce qui apparaît maintenant comme l'événement de l'année en environnement, soit la divulgation du Tournant vert de Stéphane Dion. Au début, le plan Dion a été louangé de toutes parts pour son courage et sa volonté manifeste de mettre sur la table un véritable enjeu électoral avant les élections anticipées pour l'automne. Même l'Edmonton Journal, situé dans l'antichambre des sables bitumineux, qualifiait de «rafraîchissante» une proposition de cette importance avant la mise au jeu électorale.

Seul le très conservateur National Post s'en est pris à la proposition elle-même qui, ailleurs, était de plus en plus fréquemment qualifiée de «succès» pour le chef libéral. Mais on réalise maintenant qu'il s'agissait d'un succès d'estime auprès des écologistes et des économistes. Les conservateurs se tenaient à l'écart du débat, laissant le lièvre se passer le cou dans le collet et économisaient leurs cartouches en vue de la campagne électorale.

Le vent de la rentrée tourne

Doucement et à petites doses, les piques des conservateurs se sont multipliées durant l'été contre le Tournant vert sans que la fausseté des affirmations ne soit mise en exergue par les journalistes, qui ont passé à répétition les cassettes vitrioliques, semant progressivement le doute sur la valeur de cette proposition auprès de la population.

Le plan vert de Dion a donc été progressivement et facilement démonisé. Habilement acculé à la défensive avec un propos que les plus indulgents qualifiaient de «compliqué» ou de «complexe», le chef libéral s'est par ailleurs avéré incapable de mettre en accusation les conservateurs pour leur laxisme et la rupture de engagements internationaux du Canada. Quant aux médias, ils se sont défilés, se disant incapables de décortiquer un dossier cent fois moins complexe qu'un budget...

Stéphane Dion n'a donc pu réintroduire le Canada dans la bataille du climat malgré l'importance du débat sur la question. Les stratèges libéraux fait preuve d'une faiblesse étonnante en basant une stratégie électorale sur une nouvelle taxe, fut-elle verte. Leur pari est d'autant plus inexplicable que trois Canadiens sur quatre, selon des sondages répétitifs, voulaient que le Canada respecte le protocole de Kyoto.

Stéphane Dion aurait eu beau jeu pour dire qu'il mettrait en place dès son arrivée au pouvoir un plan de rattrapage pour ramener le Canada dans la bataille du climat. Il pouvait d'autant plus le faire que les premiers efforts de l'Europe donnaient déjà des résultats pendant que la crise économique se dessinait non pas outre-atlantique mais ici, dans l'Amérique dissidente.

Certes, les conservateurs auraient inlassablement accusé les libéraux de n'avoir rien fait quand ils étaient au pouvoir. Mais le chef libéral aurait

eu beau jeu de démontrer que si, par analogie,

la voiture ne roulait toujours pas, c'était parce que les pièces qu'il avait commandées quand il était au pouvoir avaient été jetées à la poubelle par les conservateurs.

Le plan des conservateurs en matière de lutte aux changements climatiques était par ailleurs facile à démolir. Selon ce plan, aucune entreprise canadienne construite avant le 1er janvier 2012 ne sera assujettie à des réductions en chiffres absolus. Et celles qui seront construites après cette date n'ont aucune réduction obligatoire à réaliser avant 2018. Le plan conservateur cible tout au plus une hypothétique réduction de 3 % des GES d'ici 202O alors qu'à cette date, la communauté internationale pourrait s'aligner sur une réduction globale de 20 % de ses GES par rapport à 1990.

Le Tournant vert affichait d'évidentes faiblesses, comme le fait de ne prévoir aucun échéancier de réductions de GES ni aucune stratégie de rattrapage, pour s'acquitter notamment de ses obligations légales envers Kyoto, ce qui aurait permis au chef libéral d'accuser Steven Harper de créer une dette de plus de 30 milliards au Canada pour compenser la non-atteinte de nos objectifs de réduction.

Mais toutes ces questions continuent de se poser. Leur importance pour la planète et les finances du pays pourraient justifier à elles seules de faire tomber le gouvernement Harper au début de 2009 si son plan de relance économique éloigne davantage le Canada de l'effort international de lutte aux changements climatiques alors qu'il pourrait, comme le propose le président Obama, financer la transition vers une économie de plus en plus libérée de sa dépendance au carbone.

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