Revue de presse - D'un revirement à l'autre

La nomination de 18 sénateurs à la veille de Noël a fait jaser. Il y a le nombre qui fait sourciller, mais surtout le fait que le geste est posé par un premier ministre qui avait promis de ne jamais procéder de la sorte pour combler les postes vacants à la Chambre haute. Le Star-Phoenix, de Saskatoon, trouve que Stephen Harper a placé la barre bien bas en jetant son dévolu sur des bailleurs de fonds du parti, des «politiciens ratés», des conseillers conservateurs.

Les quelques célébrités ajoutées au lot, dit le quotidien, ne visaient qu'à détourner l'attention. Tous ces nouveaux sénateurs ont dû promettre de s'opposer à la coalition, et donc implicitement de faire partie du caucus conservateur. Cela signifie, dit le Star-Phoenix, qu'ils acceptent de se faire dicter leur conduite par le bureau du premier ministre. «Ce que les Canadiens auront en échange de la facture sera un groupe d'obéissants chiens de poche du premier ministre», tranche le quotidien. Stephen Harper «semble, avec ces nominations, avoir fait tout ce qu'il pouvait pour discréditer encore davantage cette chambre législative, ternir son image et alimenter le cynisme des Canadiens à l'égard du processus politique».

Le Halifax Chronicle-Herald n'est pas plus tendre. Avec ironie, il déclare que le Sénat a été réformé sans qu'on le sache. À l'avenir, «il n'y a que ceux qui sont au-dessus du patronage, qui n'y croient pas et qui sont déterminés à mettre fin à cette façon d'entrer au Sénat pour un salaire annuel de 130 000 $ qui auront droit à ce même patronage [...]. Comme le dirait Bill Clinton, la réforme du Sénat est maintenant entre les mains de sénateurs qui ont promis de ne pas inhaler... les effluves de leurs droits acquis».

Dan Lett, du Winnipeg Free Press, est choqué. Harper a beau blâmer les provinces pour avoir bloqué ses projets de réforme, sa décision de nommer 18 sénateurs d'un coup passe difficilement. Il s'est livré à un pur exercice de patronage, du genre qu'il dénonçait, et en plus, il l'a fait après avoir demandé et obtenu la prorogation du Parlement afin d'éviter d'être défait par les partis d'opposition. Lett souligne que l'obtention d'une majorité au Sénat aurait pu servir à expliquer la flopée de nominations, mais ce n'est pas le cas. Les libéraux garderont le contrôle. De l'avis de Lett, Harper aurait dû attendre le passage du budget pour agir. En procédant maintenant, il accentue l'impression qu'«il est maintenant davantage intéressé à conserver son emprise sur le pouvoir qu'à agir dans le respect des principes qu'il a défendus comme chef d'un parti désireux de réformer la façon de faire la politique fédérale».

Harper a quelques défenseurs. Roy Clancy, du Calgary Sun, lui accorde le bénéfice du doute. Il reconnaît que rien n'arrivera à camoufler le patronage derrière ces nominations, ce qui donnera des munitions aux adversaires de Harper. Le journaliste insiste toutefois sur les circonstances entourant cette affaire. Le premier ministre a refusé de nommer des sénateurs pendant trois ans, espérant l'adoption d'une loi permettant leur élection, mais il a fait face à l'opposition «des libéraux fédéraux et des gouvernements libéraux de l'Ontario et du Québec». Clancy est aussi d'accord avec Harper pour ne pas prendre le risque, en cas de défaite, de voir la coalition pourvoir ces postes. Enfin, le journaliste s'attend aussi à ce que les nouveaux sénateurs démissionnent si les provinces qu'ils représentent acceptent de tenir des élections sénatoriales. «Harper s'est retrouvé au pied du mur, peut-être par sa propre faute.» Mais Clancy juge le geste préférable à l'absence de réforme sous un gouvernement non élu.

Le National Post reprend pratiquement les mêmes arguments sur un ton encore plus approbateur. «Pour autant que les 18 nouveaux membres de la Chambre haute gardent vivante la flamme de la réforme du Sénat, ils sont tous de bons choix.» Selon le quotidien, cette réforme devait malheureusement passer par une opération de patronage pour devenir réalité. De l'avis du Post, les partis d'opposition n'ont qu'eux-mêmes à blâmer pour ces nominations, eux qui s'apprêtaient à en faire si leur coalition prenait le pouvoir. «Même si le rêve d'un Sénat élu est maintenu artificiellement en vie, les nominations de lundi restaient la seule solution viable à la disposition de M. Harper», écrit le Post.

Changement de lorgnette

Parlant de revirement, que dire de celui effectué sur le front économique? Le Vancouver Sun considère que la conversion de Harper au déficit budgétaire conjoncturel rappelle celle de Pierre Elliott Trudeau au contrôle des prix et des salaires. Dans les deux cas, ces chefs ont ridiculisé les solutions de leur adversaire pour les adopter une fois élus. Le Sun reconnaît que changer d'idée pour s'adapter à un contexte changeant est une bonne chose, mais on parle ici d'un revirement effectué en seulement trois semaines, la prédiction d'un surplus devenant un déficit possible de 30 milliards. «Les circonstances ont-elles changé à ce point ou était-ce Harper qui était assoupi au volant quand se multipliaient les signes précurseurs d'une économie au bord du précipice?» Le Sun s'inquiète d'un plan de relance concocté à la sauvette et exigeant des investissements publics colossaux. Il se demande si le gouvernement a une idée claire de ce qu'il veut accomplir avec cet argent.

L'environnementaliste David Suzuki a fait ses suggestions dans le Globe and Mail. Ainsi, aucune industrie ne devrait recevoir de fonds publics sans donner l'assurance que ceux-ci serviront à la mise en place de pratiques et de produits respectueux de l'environnement. Suzuki veut aussi qu'on privilégie les projets d'infrastructure «verts», comme l'expansion des services de transport en commun, le recours à des sources d'énergie propre, la protection d'espaces naturels. Selon lui, la situation actuelle est l'occasion pour le pays de s'engager sur la voie d'une économie verte.

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