Stephen Harper, le fin stratège conservateur

Le soir de la victoire de Barack Obama. Le jour où les libéraux ont viré au vert. La fois où un journal a donné un signe de plus de la dématérialisation croissante des produits culturels. Le dimanche où le premier ministre a demandé à la gouverneure générale du Canada de dissoudre la Chambre basse. Le moment du dépôt du bilan du capitalisme financier. Une rétrospective de l'an qui s'achève autour de cinq événements forts dont les répercussions se feront sentir tout au long de l'année prochaine et bien au delà encore...

Les électeurs ont boudé les scrutins québécois et canadien, avec des taux de participation historiquement bas, sous la barre des 60 % dans les deux cas. Ici comme ailleurs dans le monde, c'est l'élection américaine qui stimulait les passions. N'empêche, le Canada subira encore longtemps les conséquences des élections fédérales, qui n'ont finalement rien réglé.

Le secret de Polichinelle est sorti de sa boîte à mauvaises surprises quand le premier ministre Stephen Harper a demandé, le dimanche 7 septembre, à la gouverneure générale du Canada, de dissoudre le Parlement et d'appeler le bon peuple aux urnes. Tous s'y attendaient depuis des semaines, tous les politiciens et leurs stratèges, tous les commentateurs politiques. Par contre, personne ne pouvait prévoir que, quelques semaines plus tard, la Chambre basse abriterait un autre gouvernement minoritaire, avec toute l'opposition prête à se liguer pour former une solution de remplacement au pouvoir conservateur dans le contexte d'une crise financière et économique planétaire.

Plus ça change, moins c'est pareil. La crise politique à Ottawa et les élections fédérales ont occupé les deux premières places parmi les principaux événements de l'année 2008 dans les médias nationaux, selon la liste forgée par la firme de courtage en nouvelles Influences communication. Les élections provinciales n'arrivent qu'en 11e position, après l'affaire Couillard (5e place), les émeutes de Montréal-Nord (8e) et le début des séries éliminatoires de hockey, auxquelles participait le Canadien de Montréal (10e). Dans les médias de l'ensemble du pays, la tendance allait à peu près dans le même sens, avec les élections fédérales en première place, puis, dans l'ordre, le Canada en Afghanistan (2e place), la crise financière (3e), les séries éliminatoires (4e) et le dollar canadien (5e).

En déclenchant les hostilités électorales, Stephen Harper allait à l'encontre de sa propre nouvelle Loi sur les élections à date fixe. Il justifiait son geste en jugeant le Parlement non fonctionnel. En clair, l'opposition lui rendait la vie minoritaire impossible.

Pas de majorité

La campagne a drôlement tourné, par exemple quand la culture s'y est invitée comme enjeu important. Les compressions de quelque 45 millions annoncées dès le mois d'août ont convaincu une part de l'électorat, surtout au Québec, que les conservateurs allaient mettre en branle un programme férocement idéologique. Stephen Harper a tout même réussi à obtenir un deuxième mandat, mais sans la majorité espérée pour remodeler le pays à sa guise, avec 143 députés conservateurs (un gain de 14 sièges) face à 76 libéraux, 50 bloquistes, 37 néodémocrates et deux indépendants, dont André Arthur, vite embauché par TQS pour donner du service médiatique comme député-animateur. On aura tout vu.

Ironiquement, dès la reprise des travaux parlementaires, le nouveau gouvernement minoritaire n'a pu éviter qu'in extremis de tomber dans la trappe sous la pression de l'opposition prête à le remplacer, accord d'entente à l'appui. Le noeud de l'affaire: les intentions budgétaires jugées obscènes (pour cause de retrait du financement public des partis politiques) ou carrément inadéquates dans la mesure où tous les grands pays ont injecté des centaines de milliards dans l'économie. Tous, sauf le Canada.

Le premier ministre a donc utilisé une nouvelle entourloupette en demandant à Michaëlle Jean, devenue soudainement un personnage central sur l'échiquier national, de proroger la session parlementaire jusqu'à la fin de janvier. Les libéraux, sous la nouvelle gouverne

de Michael Ignatieff, devront alors décider s'ils optent pour la survie des conservateurs ou pour la formation d'un gouvernement de coalition, en n'oubliant pas la possibilité — improbable — d'un déclenchement de nouvelles élections. C'est loin d'être sûr, mais c'est quand même possible.

En apparence, Stephen Harper a perdu beaucoup de crédibilité dans cette aventure pleine d'étonnantes surprises. Il ne s'est pas excusé pour ses décisions molles ou musclées, rejetant entièrement la faute de la crise politique sur ses adversaires, y compris une certaine presse. Il faut dire que les sondages parus après la prorogation peuvent le conforter dans ses positions bardées de certitudes: dès le 5 décembre, au lendemain de la fermeture du Parlement, le PC gagnait sept points dans les intentions de vote par rapport aux résultats de l'élection du 14 octobre, pour atteindre le seuil confortable des 45 %. Le 15 décembre, un autre coup de sonde accordait une forte majorité à Stephen Harper en cas d'élection et confirmait le désaveu général, hors Québec, de la possibilité d'un gouvernement de coalition à gauche du spectre.

Les ténors de la droite multiplient les consultations depuis pour concocter un budget plus acceptable et ainsi conserver le pouvoir. Des déficits pour les quatre prochaines années sont annoncés. Le noeud gordien sera tranché à la reprise des travaux parlementaires le 26 janvier. Un autre secret de Polichinelle laisse croire que Stephen Harper réussira encore une fois à sauver sa tête de fin stratège.

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