Crise à Ottawa - La coalition passe en mode persuasion

Ottawa — La coalition n'a pas dit son dernier mot. Alors qu'une pluie de sondages s'abat sur le pays tendant à démontrer la tiédeur de la population à la perspective d'un gouvernement dirigé par le Parti libéral et le NPD, le chef de ce dernier parti promet une offensive de persuasion massive.

«Vous allez voir ça dans les prochaines semaines», confie, sourire en coin, Jack Layton en entrevue exclusive avec Le Devoir. «C'est une crise de démocratie qu'on vit. Que ce soit les grands noms de la société, les jeunes ou les militants dans tous les mouvements qui d'ordinaire travaillent chacun dans leur coin, il vient un moment dans l'histoire d'un pays où les gens, avec leur diversité de préoccupations, décident de travailler ensemble pour quelque chose qui est une icône. Et je crois que nous vivons une telle situation.»

M. Layton ne veut pas révéler ce qu'il a en tête, mais il laisse entendre qu'un certain nombre de personnalités pourraient faire des sorties publiques au cours des prochaines semaines. Après tout, c'est lorsqu'on a su, vendredi dernier, qu'Ed Broadbent discutait avec Jean Chrétien que la coalition s'est matérialisée.

D'ailleurs, le libéral Bob Rae, qui a déjà fait partie d'une telle coalition en Ontario en 1985, entreprendra une tournée du pays pour en faire la promotion. Gilles Duceppe, lui, sillonnera les régions du Québec en janvier.

Pour M. Layton, la situation actuelle lui rappelle celle des «patriotes qui ont lutté pour le principe d'un gouvernement responsable». «Jamais je n'aurais cru voir un jour les principes démocratiques de ce pays subir un tel recul sur un principe aussi fondamental», dit-il.

Le Québec isolé

Les sondages se sont multipliés. S'ils traduisent un malaise face à la coalition, ils illustrent à quel point le pays est divisé selon des lignes géographiques. Ainsi, selon la firme Strategic Counsel, dans le Globe and Mail, 55 % des Québécois soutiennent la coalition, mais c'est la situation inverse qui prévaut en dehors de la province: 64 % des citoyens s'y opposent! Le portrait est le même quand on jauge la légitimité de la coalition: 69 % l'estiment démocratique au Québec, mais le reste du pays la juge en majorité antidémocratique (à 48 % contre 45 %).

Pour le chef du Bloc québécois, il s'agit d'une démonstration éloquente des conséquences de la stratégie de division de Stephen Harper. Il ne veut toutefois pas alimenter le sentiment d'aliénation. «Il ne faut pas associer tout le reste du Canada à M. Harper. Moi, j'ai vécu Meech et Charlottetown, et la différence avec aujourd'hui, c'est qu'il se trouve beaucoup de gens qui, sans partager notre vision, nous respectent. [...] Bien sûr il y a des rednecks dans la population canadienne, mais tout comme il y a des "cous bleus" au Québec! Ce n'est pas le propre d'une nation de ne pas avoir sa bande d'idiots. Mais le propre des élus, c'est de ne pas encourager cela. M. Harper, lui, s'est complètement discrédité.»

Les sondages tendent aussi à démontrer une consolidation des appuis électoraux de Stephen Harper depuis que la crise politique a éclaté à Ottawa. Toujours dans le Globe and Mail, le Parti conservateur recevrait maintenant 45 % des voix, contre 24 % pour le PLC et 14 % pour le NPD, ce qui le place en territoire majoritaire. La maison Ipsos Reid tire les mêmes conclusions dans le Ottawa Citizen.

Un autre sondage, celui-là effectué par la maison moins connue TNS Canadian Facts, arrive environ aux mêmes chiffres, mais ne voit pas de majorité pour M. Harper pour autant. Le vice-président de la firme, Richard Jenkins, estime que les augmentations d'appuis se sont surtout fait sentir là où aucun gain n'est possible, comme l'Alberta. «Le PC perdrait probablement des sièges dans les provinces atlantiques et au Québec», écrit-il. Ces trois sondages ont chacun été effectués auprès d'environ 1000 personnes et présentent une marge d'erreur de 3,1 % 19 fois sur 20.

Aujourd'hui, de grandes manifestations de soutien à la coalition se tiendront à Montréal (devant le complexe Guy Favreau), à Toronto et Sudbury. Une autre série de manifestations, en faveur de Stephen Harper celles-là, auront lieu d'un bout à l'autre du pays, dont cinq en Alberta.

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