Une campagne sans le nom

Photo: Agence Reuters

La session parlementaire est prorogée. Le gouvernement Harper promet maintenant de se consacrer à la préparation du budget qui sera présenté le 27 janvier. Il ne faut cependant pas s'attendre à ce que les conservateurs et les députés de l'opposition rentrent discrètement dans leurs terres et se tiennent cois. Ce ne sont pas sept semaines de répit politique que viennent de gagner les Canadiens, mais une campagne tous azimuts, une campagne électorale larvée, sans le nom ni les balises habituelles.

La Toile est en émoi. Les radios diffusent des publicités. Les citoyens sont appelés à manifester. Des syndicats pigent dans leur cagnotte pour se lancer dans la bataille. Les députés, de retour dans leurs circonscriptions, prévoient s'activer sur le terrain. La guerre est ouverte.

«La campagne électorale est commencée», lance le politologue albertain David Taras. «Une campagne dépourvue de règles, différente d'une course électorale traditionnelle, mais une campagne quand même. Celui qui gagnera cette bataille gagnera la prochaine guerre électorale», prédit-il.

Qu'ils soient conservateurs ou partisans de la coalition, les députés répétaient tous, jeudi en pliant bagage, qu'ils ne se perdraient pas dans la nature pendant sept semaines. Ils allaient se battre. Pour la démocratie, la légitimité des élus, l'urgence d'agir afin d'aider les Canadiens à traverser la crise.

La grande inconnue est l'importance que prendra cette campagne au Québec, que les conservateurs semblent avoir abandonné avec leur ligne d'attaque contre la présence de souverainistes dans les parages de la coalition. L'argument a servi de bougie d'allumage à la contestation au Canada anglais et, à entendre le premier ministre jeudi à sa sortie de chez la gouverneure générale Michaëlle Jean, il ne semble pas prêt à abandonner cette carte. Son appel à travailler de concert avec les autres partis ne s'adressait explicitement qu'aux libéraux et aux néodémocrates et excluait le Bloc québécois.

Au Bloc, on n'entend pas laisser le champ libre aux conservateurs. On a décidé de dire par des publicités dans les hebdos régionaux ce que le parti a obtenu avec cette entente, explique le député Louis Plamondon. On a entrepris de mobiliser la société civile derrière l'idée d'une coalition et cela fonctionne. Des groupes manifestent leur appui. En fait, la fronde conservatrice contre la contribution des bloquistes a aidé ces derniers dans leur tâche. Ils s'attendent par conséquent à ce que les conservateurs concentrent leurs énergies au Canada anglais, là où ils veulent faire des gains maintenant. «Nous, nous allons faire notre travail et nous pensons que la coalition fera le sien», de dire M. Plamondon.

Faire face

La pression est donc sur les libéraux, les néodémocrates et les supporteurs de la coalition dans le reste du pays. Eux non plus n'entendent pas s'effacer. Ils n'ont toutefois pas les moyens des conservateurs, qui peuvent se permettre des publicités coûteuses, ce qu'ils ont déjà fait cette semaine.

Et, au dire du ministre des Transports, John Baird, ce n'est pas près de cesser. «Ce que nous voulons faire, c'est prendre une pause et passer par-dessus la tête des députés et de la gouverneure générale pour nous adresser directement aux Canadiens», a-t-il déclaré sur les ondes de la CBC jeudi. Au quartier général du Parti conservateur, on refuse de fournir des détails sur la campagne des prochaines semaines. «Le Parti conservateur va continuer de transmettre son message aux Canadiens, mais je ne vais pas entrer dans les détails en ce qui a trait à la stratégie», a répondu par courriel Ryan Sparrow, le directeur des communications du PC.

Les moyens ne manquent pas au parti dirigé par Stephen Harper. Au cours du trimestre se terminant en septembre 2008, le PC a reçu 6,37 millions de dollars en contributions des particuliers alors que les libéraux n'en ont récolté que 1,86 million, le NPD, 1,89 million et le Bloc, 450 519 $.

Mobilisation sur la Toile

Le PC bénéficie aussi d'une mobilisation sur la Toile et sur les lignes ouvertes des radios. Le blogueur conservateur Stephen Taylor insiste sur l'aspect citoyen de ce mouvement qui, s'il appuie la position conservatrice, n'est pas pilotée par le parti. Lui-même toutefois travaille pour le Manning Centre for Building Democracy, fondé par l'ancien chef réformiste Preston Manning, et coordonne le site Canadians for Democracy. Il a créé un nouveau site lundi (www.rallyforcanada.ca) pour publiciser les appels à manifester et pour faire écho aux «initiatives locales». Les contacts ont été établis, dit-il, à travers le réseau social Facebook, où plusieurs groupes opposés à la coalition réunissent déjà des dizaines de milliers de membres.

La coalition partisane n'a pas autant d'argent que les conservateurs, et le politologue Stephen Clarkson doute qu'elle soit capable de répliquer à la machine conservatrice, qui a démontré par le passé qu'elle pouvait être sans scrupule. Le politologue Claude Denis, de l'Université d'Ottawa, n'est pas plus optimiste. «Cette campagne est un danger fatal pour la coalition car elle n'a pas une machinerie politique à elle, alors que le PC peut se fier à la sienne et à ses instincts de chasseur.» Il ajoute cependant que ça peut jouer en faveur de la coalition si les conservateurs «vont trop loin, ce dont ils sont capables; mais avant d'en arriver là, ils peuvent faire beaucoup de dommages».

Du côté de la coalition, on n'entend pas s'écraser. Selon le directeur des communications du Parti libéral, Daniel Lauzon, il y aura des «pubs radio dans les jours qui viennent». Dans l'entourage des chefs, on ajoute que les discussions pour peaufiner les propositions budgétaires de la coalition se poursuivront, tout comme les préparatifs pour une éventuelle transition.

Pour rejoindre le public, on mise aussi beaucoup sur la Toile, où les sites se multiplient. L'un d'entre eux, entièrement consacré au projet de coalition (www.majoritede62pourcent.ca/coalition), a été mis sur pied pour faire connaître l'entente et faire circuler une pétition. Une coalition populaire, menée par des syndicats, a lancé le sien (www.unparlementquimarche.ca) et un troisième, né tout de suite après les élections, est entré dans la danse (www.coalitionprogressiste.ca). Là encore, on appelle à la mobilisation et on fait circuler une pétition. Un groupe de soutien est aussi apparu sur Facebook et il compte lui aussi quelques dizaines de milliers de membres. Un autre a été créé sur Twitter et des liens sont donnés avec des tiers qui appuient la coalition, des groupes environnementaux, progressistes, syndicaux, culturels, de femmes et autres.

Le PLC a fait appel à ses membres pour faire pression, diffuser le message et afficher leurs couleurs. Ils peuvent télécharger des affiches et des cartes postales, prendre connaissance des lieux de rassemblement, et ainsi de suite. Cependant, le site du PLC n'offrait toujours pas de lien hier vers un site consacré à la coalition et insistant sur le fait que les trois partis ont obtenu ensemble 62 % des voix lors des dernières élections. Le lien avec ce site est en manchette par contre sur celui du NPD, qui invite d'entrée de jeu à signer une pétition en faveur de la coalition.

Au NPD, on est surpris par les offres non sollicitées de services pour de la publicité et les troupes sont gonflées à bloc, dit le porte-parole de Jack Layton, Karl Bélanger. «Si les conservateurs, et cela semble être leur intention, ouvrent la machine de propagande, on ne les laissera pas faire.»

Le nerf de la guerre reste l'argent. Or cette campagne n'est pas régie par la loi électorale, ce qui permet aux tiers, qui n'ont plus le droit de financer les partis politiques depuis l'entrée en vigueur en 2004 de la Loi sur le financement populaire, de se jeter dans la bagarre. Plusieurs groupes, en particulier les syndicats, n'entendent pas laisser passer cette occasion d'être actifs politiquement, confie un stratège néodémocrate. Le Congrès du travail du Canada a déjà mis la main à la pâte en assumant les coûts de la publicité radio invitant les gens à manifester jeudi dans tout le pays et à Toronto et Montréal samedi. Comme d'autres syndicats, il examine ce qu'il fera par la suite, explique Jeff Atkinson, directeur des communications du CTC.

Miner de l'intérieur

«Le problème de la coalition est toutefois ailleurs. Il est en son sein même, à sa tête en fait», dit la politologue Jennifer Smith, de l'université Dalhousie, à Halifax. Et elle croit que le Parti libéral souffrira de cette alliance parce que Stéphane Dion, justement, n'a pas le doigté politique nécessaire pour en assurer la direction. Cela nuit à l'image de la coalition dans le public et mine ses appuis. Les sondages publiés depuis deux jours montrent que ce sont les conservateurs qui profitent de la crise.

La prorogation de la session parlementaire a redonné l'initiative aux conservateurs et a brisé d'une certaine manière l'élan qu'avait depuis une semaine la coalition libérale-néodémocrate appuyée par le Bloc québécois. Les tensions dans le caucus libéral au sujet du leadership de Stéphane Dion refont surface et viennent brouiller les cartes. Cela ne signifie pas une remise en question du projet de coalition pour l'instant, mais met plutôt en relief une de ses faiblesses. Claude Denis juge que Stéphane Dion a nui à sa crédibilité cette semaine avec son allocution télévisée mal ficelée, ce qui a affaibli la coalition, qui avait besoin d'établir la sienne. Il pense que les conservateurs vont exploiter sans relâche cette faiblesse.

David Taras en convient. Les conservateurs vont tout faire pour briser cette coalition en s'attaquant à son point faible, c'est-à-dire Stéphane Dion, et en misant tout sur le budget. Selon lui, le gouvernement va tenter, avec le budget dont il dispose, de répondre aux inquiétudes des milieux d'affaires pour ensuite mettre la coalition au défi de le défaire et ainsi se retrouver en campagne électorale. Idéalement, à leurs yeux, contre Stéphane Dion.

À l'opposé, M. Taras pense que la coalition tiendra le coup pourvu qu'aucun partenaire ou candidat au leadership libéral ne quitte le navire. Il ne prévoit pas cette perspective car la perte de confiance à l'endroit de Stephen Harper, qui cimente la coalition, est totale et le premier ministre n'a rien fait pour la rétablir.

À son avis, l'image de Stephen Harper est d'ailleurs ternie de manière ineffaçable, y compris auprès de conservateurs modérés qui chuchotent, même en Alberta, que le parti serait mieux servi avec Jim Prentice à sa tête. Jennifer Smith pense, au contraire, que les sondages favorables vont raffermir sa position auprès de ses députés. Stephen Clarkson, de l'Université de Toronto, pense que le chef conservateur a gagné la première manche de la guerre de relations publiques mais a ruiné son image puisque plus personne ne lui fait confiance.

Et les deux hommes croient que la décision de M. Harper de jouer la carte de l'unité nationale pour attaquer la coalition «reviendra le hanter». Il a déjà perdu le Québec mais, «s'il faut qu'une crise de l'unité nationale se surimpose sur la crise économique, ce sera désastreux et les élites canadiennes-anglaises ne le lui pardonneront pas», de dire M. Taras.

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Collaboratrice du Devoir

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