La volonté des électeurs doit être respectée

Ottawa — Le premier ministre Stephen Harper a joué sa dernière carte hier en s'adressant directement à la nation sur toutes les ondes du pays. Son discours, toutefois, n'était pas très différent de celui qu'il tient depuis maintenant cinq jours, l'agressivité en moins: il a été élu démocratiquement et il fera tout en son pouvoir pour rester au gouvernement. La table est mise pour une visite chez la gouverneure générale.

Le moment était solennel. Il n'est pas fréquent qu'un premier ministre canadien accapare les ondes pour passer son message. Paul Martin l'avait fait le 21 avril 2005, alors que la commission Gomery battait son plein et salissait jour après jour le Parti libéral du Canada. Il avait demandé du temps, promettant de déclencher des élections après le dépôt du rapport Gomery. Le 25 octobre 1995, c'est Jean Chrétien qui avait fait de même, parce qu'il sentait que le camp du NON était en voie de perdre le référendum. Dans les deux cas, les hommes ont obtenu ce qu'ils voulaient.

Hier soir, à 19h1, M. Harper a répété qu'il voulait que la volonté des électeurs soit respectée. «Les Canadiens sont fiers de l'histoire de notre pays, l'une des plus anciennes démocraties durables du monde. Depuis 141 ans, les partis politiques naissent et disparaissent, les leaders vont et viennent, et les gouvernements changent. La constante, cependant, est le principe selon lequel les gouvernements au Canada ont toujours été choisis par la population. Et à la lumière de cette tradition démocratique, les Canadiens ont bâti l'un des pays les plus pacifistes et les plus prospères que le monde ait connus.»

Il a rappelé que son gouvernement avait été réélu le 14 octobre dernier «avec un mandat renforcé». Selon lui, «l'opposition veut renverser les résultats de cette élection».

Le ton était sobre, mais saccadé, parfois un peu laborieux en français. M. Harper portait un complet de couleur sombre et une cravate rayée de couleur charbon. Le discours avait été préenregistré dans son bureau de l'édifice du Centre, sur la colline parlementaire.

Stephen Harper n'a à aucun moment révélé ses intentions quant à la suite des choses. Il a plutôt consacré la presque totalité de son discours à parler du thème censé être à l'origine de tout ce brouhaha politique: l'économie.

Il a énuméré les gestes déjà posés par son gouvernement. «Et le mois prochain, le 27 janvier, nous allons présenter un budget qui comprendra des mesures additionnelles pour stimuler l'économie canadienne, tout en s'assurant d'éviter un déficit structurel à long terme dans les finances du Canada.»

Le premier ministre a invité les partis d'opposition à lui faire des «propositions spécifiques» en la matière. «Nous avons déjà changé certaines de nos propositions pour répondre à leurs préoccupations», a même avancé M. Harper, faisant peut-être référence à l'abandon de la réforme de la Loi électorale qu'il avait présentée et qui avait mis le feu aux poudres, ou alors à la suspension du droit de grève des fonctionnaires fédéraux, qui a été finalement reléguée aux oubliettes.

Seul le Bloc québécois avait présenté une liste de suggestions pour relancer l'économie. Celles-ci n'ont pas été prises en considération dans l'énoncé économique présenté par le ministre des Finances, Jim Flaherty, jeudi dernier.

M. Harper a conclu son adresse en s'attaquant à la coalition comprenant le Bloc québécois. «Une coalition avec les souverainistes ne peut pas aider le Canada. Et les partis de l'opposition n'ont pas le droit démocratique d'imposer une coalition avec les souverainistes.» En anglais, il a utilisé le mot «séparatistes», seule différence entre les deux textes.

Prorogation?

C'est par communiqué de presse que M. Harper a annoncé qu'il se rendra à 9h30 ce matin à la résidence de la gouverneure générale, Michaëlle Jean, pour avoir une conversation avec elle. Mme Jean est rentrée au pays hier en fin de journée, écourtant une tournée européenne.

Le chef de la coalition, le libéral Stéphane Dion, a pris l'initiative d'envoyer une lettre à Mme Jean hier lui demandant de refuser d'accorder la prorogation du Parlement que M. Harper est susceptible de lui demander.

«Avec cette demande de prorogation, le premier ministre vous demanderait donc la permission de continuer à diriger un gouvernement qui ne jouit pas de la confiance de la Chambre des communes, écrit M. Dion. Vous ne pouvez pas accepter une telle entrave à notre Constitution et un tel affront à notre démocratie parlementaire. Le premier ministre, votre principal conseiller, a déjà, de facto, perdu sa légitimité aux yeux de la majorité des députés à la Chambre des communes. Il a perdu la légitimité de vous prodiguer des conseils.»

Une prorogation suspendrait tous les travaux du Parlement jusque après Noël, rendant impossible de voter contre le gouvernement lundi. Avec 143 députés contre 162 dans l'opposition, il faudrait un miracle pour que M. Harper remporte le vote de confiance. Il peut compter sur l'indépendant André Arthur, mais pas sur Bill Cassey. Il faudrait donc 20 abstentions du côté de l'opposition ou alors 10 transfuges.

M. Harper semble si confiant de l'obtenir qu'il a aussi annoncé hier qu'il rencontrerait les premiers ministres des provinces le 16 janvier à Ottawa.

Les experts constitutionnels ne s'entendent pourtant pas sur ce que devrait faire Mme Jean. Certains croient qu'elle devrait accorder sans rouspéter la prorogation demandée, d'autres, la refuser compte tenu du fait que le gouvernement Harper ne la demande que pour sauver sa peau.

En entrevue avec le réseau CBC, l'ancien gouverneur général du Canada Ed Schreyer a déclaré qu'il accorderait sans hésiter le gouvernement à la coalition si le premier ministre devait demander la dissolution de la Chambres des communes. Il rejoint en cela les commentaires faits dans le passé par Adrienne Clarkson. Par contre, il est moins catégorique à propos d'une demande de prorogation.

«Proroger le Parlement ne règle pas le problème, il ne fait que le retarder», estime l'ancien gouverneur général. Prenant bien soin de dire qu'il ne voudrait pas que ses propos soient interprétés «de manière à conclure qu'aucune prorogation ne devrait être accordée», il conclut qu'«une chose est claire: la prorogation ne peut être utilisée à long terme pour s'éviter l'expression de la volonté parlementaire».

Par ailleurs, la guerre de relations publiques se poursuivra au cours du week-end. De nombreuses manifestations sont organisées, dont une par le groupe Canadians for Democracy, qui se présente comme un organisme «non partisan» bien qu'il soit dirigé par Stephen Taylor. M. Taylor est un blogueur conservateur dont la mission est de promouvoir et de diffuser les idées du parti de Stephen Harper. Il est employé par le Manning Centre for Building Democracy, du nom de l'ancien chef réformiste Preston Manning.

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