Harper lance la contre-attaque

Le premier ministre Stephen Harper s’est livré hier aux Communes à de violentes attaques contre son successeur potentiel, Stéphane Dion, qui a répliqué avec force.
Photo: Agence Reuters Le premier ministre Stephen Harper s’est livré hier aux Communes à de violentes attaques contre son successeur potentiel, Stéphane Dion, qui a répliqué avec force.

Ottawa — La crise politique qui sévit à Ottawa est en voie de se transformer en crise de l'unité nationale. Bien déterminé à conserver le pouvoir, et peut-être même à s'adresser à la nation dans un discours télévisé, le premier ministre a lancé hier une guerre de relations publiques, dénonçant la coalition avec les «séparatistes». Cette façon de diaboliser des députés a fait rager le père de la Loi sur la clarté, Stéphane Dion, qui craint que Stephen Harper ne dresse les régions les unes contre les autres pour sauver sa peau.

On se serait cru revenu à la période 1993-95 sur la colline parlementaire, alors que Lucien Bouchard devenait chef de l'opposition officielle et qu'un référendum sur l'indépendance du Québec se profilait à l'horizon. Les députés du Bloc québécois sont soudainement redevenus hier des brebis galeuses aux yeux du gouvernement. Les indignations affectées ont fusé lorsque la coalition PLC-NPD-Bloc a été accusée de manquer de respect envers l'unifolié. L'hymne national a même été chanté en guise de cri de guerre du côté conservateur.

Stephen Harper a démontré hier qu'il ne se laisserait pas renverser sans broncher, surtout pas par une coalition qu'il juge antidémocratique. «Quand on veut devenir premier ministre, on doit obtenir un mandat de la population canadienne, pas des séparatistes québécois», a-t-il lancé en anglais sous les applaudissements nourris de ses troupes présentes à la Chambre des communes. «Cette entente que le chef du Parti libéral a conclue avec les séparatistes est une trahison des électeurs de ce pays, une trahison des intérêts économiques de ce pays et une trahison des meilleurs intérêts de ce pays, et nous la combattrons avec tous les moyens à notre disposition.»

Le message était toutefois différent en français. Dans la langue de Molière, c'est plutôt Gilles Duceppe qui «a cédé son parti» aux fédéralistes. «Le chef du Bloc a trompé les membres de son parti en s'alliant à l'ennemi qui, j'ose lui rafraîchir la mémoire, a toujours voulu mettre le Québec à sa place», a déclaré le député conservateur Daniel Petit, imitant d'autres de ses collègues du Québec.

À l'origine de cette offensive du PC, une déclaration faite lundi par Gilles Duceppe à la toute fin de la conférence de presse annonçant la coalition. «Je pense qu'en agissant ainsi, je fais avancer la lutte pour laquelle je suis en politique.»

Stéphane Dion n'a pas digéré que son allégeance envers le Canada soit cavalièrement remise en doute. Il a brandi ses lettres de noblesse à titre de père de la Loi sur la clarté. «J'ai donné ma vie pour l'unité de ce pays, pour mon amour envers le Canada. Avec cette entente, le Bloc a accepté d'avoir 18 mois de stabilité politique au Canada. Voilà ce qu'obtient le Canada par le biais de cette entente!»

Aux journalistes, M. Dion a ajouté que «si on marginalise nos concitoyens qui croient à l'indépendance du Québec, si on les traite comme des ennemis, on n'aide pas l'unité canadienne». Selon lui, sa coalition pourrait même convaincre certains souverainistes «qu'un pays comme le Canada, finalement, ça marche».

Jack Layton a rappelé que les deux premiers budgets de M. Harper avaient été adoptés grâce à l'appui des bloquistes. «Le premier ministre ne devrait pas en faire une crise d'unité nationale. Il était prêt à travailler avec Gilles Duceppe dans le passé, et son gouvernement a survécu grâce à l'appui de M. Duceppe auparavant et il n'a jamais fait de tels commentaires à ce moment.» M. Duceppe a abondé dans le même sens. «Disons qu'il avait moins peur des méchants séparatistes à l'époque.»

Adresse à la nation et guerre médiatique

Il reste tout au plus cinq jours avant que cette crise ne soit tranchée par la gouverneure générale. D'ici là, le Parti conservateur ne recule devant rien pour faire basculer l'opinion publique. Publicités, manifestations, pétitions... Tous les moyens sont bons. Selon une source proche du premier ministre, celui-ci «songe sérieusement à faire une adresse à la nation» télévisée pour faire passer son message, mais «aucune décision finale n'a été prise», a-t-on confié au Devoir. Ce discours pourrait survenir d'ici vendredi.

Les conservateurs, d'ordinaire si allergiques aux journalistes, ont même amorcé une opération charme. Les attachés de presse ont offert en pâture leurs ministres à tout ce que le Québec compte de journalistes. Au Devoir, par exemple, toute la section culturelle, la section économique, les grands patrons et même les responsables de la mise en page ont reçu une offre générique d'entrevue avec les ministres conservateurs.

Le Parti conservateur a aussi lancé une campagne publicitaire radiophonique en anglais rappelant qu'en campagne électorale, Stéphane Dion s'était opposé à une coalition formelle avec le NPD. Les publicités disent que M. Dion tente de «renverser» le résultat électoral en accaparant le pouvoir «par la porte d'en arrière».

Très tôt hier matin, les conservateurs ont aussi averti certains réseaux de télévision que des manifestations de «citoyens» auraient lieu devant les bureaux de plusieurs députés de l'opposition pour démontrer leur mécontentement. Cette guerre d'image s'est transportée devant le 24 Sussex en matinée, alors qu'une dizaine de militants conservateurs étaient venus crier au premier ministre de résister à l'opposition.

Les partis d'opposition n'ont pas l'intention de rester les bras croisés. Des pétitions sont mises en ligne et de nombreux groupes, surtout syndicaux, mettent la main à la pâte pour organiser des rassemblements d'appui à la coalition. Le Congrès du travail du Canada a même lancé une série de publicités radiophoniques (à Moncton, à Montréal et à Ottawa, par exemple) pour annoncer les diverses manifestations organisées.

La coalition a aussi lancé un site Internet d'appui à sa cause. «Je fais partie de la majorité de 62 %», clame ce site, en référence aux électeurs qui n'ont pas voté pour les conservateurs le 14 octobre dernier. Le président du Parti libéral, Doug Ferguson, explique qu'il «ne fait aucun doute qu'ils [les conservateurs] ont plus d'argent que nous, mais nous faisons le lancement d'une campagne auprès des gens de la base». Le PLC propose d'envoyer des cartes postales à la gouverneure générale pour qu'elle prenne en considération la coalition.

Internet est devenu un champ de bataille, les sites se multipliant à une vitesse folle. On en a vu un appuyant la candidature du ministre Jim Prentice comme nouveau chef du PC en remplacement de M. Harper (le Globe and Mail a pris position hier pour le départ, à titre de chef, de M. Harper). Un proche de M. Prentice était furieux hier, soupçonnant les libéraux d'être derrière cette initiative pour donner l'impression d'une dissension au sein du parti.

Drapeau, sénateurs et hymne national

La bataille de tranchées a pris parfois d'étranges tournures. Ainsi, à la période de questions, Stephen Harper a accusé les chefs de la coalition d'avoir refusé d'être photographiés avec un drapeau canadien derrière eux lundi, et ce, à la demande du Bloc québécois. «Ils devaient être photographiés sans drapeau parce qu'un des membres de leur coalition ne croit pas en ce pays. En tant que premier ministre, ce n'est pas ma responsabilité de donner les clés du pouvoir à un groupe comme celui-là.» Pourtant, il y avait bel et bien deux drapeaux canadiens à la cérémonie de signature de l'accord.

À la fin de la période de questions, les députés conservateurs ont attendu dans le hall de la Chambre la sortie de Stephen Harper pour chanter le Ô Canada.

Lawrence Cannon a répété à qui voulait l'entendre que le Bloc québécois s'était fait offrir la nomination de six sénateurs à la Chambre haute, ce que le parti de Gilles Duceppe — qui réclame l'abolition du Sénat — a nié catégoriquement. Les conservateurs s'adonnent-ils à une campagne de désinformation? «L'objectif n'est pas de faire peur, c'est d'être le plus transparent avec la population», a dit M. Cannon en entrevue avec Le Devoir. Selon lui, il y a une entente cachée entre le Bloc québécois et les deux autres partis de la coalition.

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