La coalition fonce vers le pouvoir

Les chefs Jack Layton, du NPD, Stéphane Dion, du Parti libéral, et Gilles Duceppe, du Bloc québécois, ont scellé hier à Ottawa un pacte visant à créer un gouvernement de coalition.
Photo: Agence Reuters Les chefs Jack Layton, du NPD, Stéphane Dion, du Parti libéral, et Gilles Duceppe, du Bloc québécois, ont scellé hier à Ottawa un pacte visant à créer un gouvernement de coalition.

Ottawa — Alors que la coalition libérale et néodémocrate a pris une forme définitive hier et a choisi Stéphane Dion pour chef, le premier ministre Stephen Harper a plaidé pour un sursis. Il invite les trois partis d'opposition à attendre le dépôt du budget avant de renverser son gouvernement minoritaire. D'ici là, les conservateurs entendent gouverner en soupesant leurs options, non révélées pour l'instant.

L'atmosphère était survoltée hier à Ottawa, tout le monde ayant l'impression de vivre des moments historiques. D'abord, les trois candidats au leadership libéral — Michael Ignatieff, Bob Rae et Dominic LeBlanc — se sont présentés devant la presse ensemble, souriants, pour annoncer que le caucus appuyait unanimement leur chef Stéphane Dion tandis que la course suivra son cours normal. Si le plan fonctionne, alors M. Dion sera premier ministre jusqu'au 2 mai 2009, quand un successeur lui sera choisi. Si certains libéraux sont mal à l'aise devant cette perspective, aucun ne l'a laissé paraître.

Au terme d'une journée riche en tractations, le Parti libéral, le NPD et le Bloc québécois en sont arrivés à un accord définitif par lequel ils s'engagent à offrir un gouvernement tout en économie.

«Aujourd'hui, mes chers concitoyens, j'ai informé son excellence la gouverneure générale du Canada, la très honorable Michaëlle Jean, de l'accord entre les partis d'opposition, a déclaré M. Dion. Compte tenu des difficultés économiques auxquelles les concitoyens sont confrontés et du fait que l'élection a eu lieu il y a deux mois, j'ai respectueusement recommandé à son excellence qu'elle devrait à la première occasion exercer son pouvoir constitutionnel et inviter le chef de l'opposition officielle à former un gouvernement de collaboration avec l'appui des deux autres partis d'opposition.»

Pas de gain pour la nation

Les trois chefs, Stéphane Dion, Jack Layton et Gilles Duceppe, ont procédé à la signature officielle de l'accord les liant, jusqu'au 30 juin 2011 dans le cas des deux premiers, un an plus tôt dans le cas du chef bloquiste. «Si nous n'avons pas accepté de soutenir la coalition au-delà de cette date, c'est que nous n'avons pu nous entendre sur un geste concret de reconnaissance de la nation québécoise», a expliqué M. Duceppe.

Pendant la première année, M. Duceppe s'engage à ne pas déposer de motion de censure et à ne pas appuyer celles qu'une opposition conservatrice serait susceptible de présenter. Le Bloc québécois s'engage aussi à voter en faveur des budgets et des discours du Trône du gouvernement pendant la période visée. L'accord pourra être prolongé. En outre, comme la formation souverainiste ne fait pas partie du gouvernement de coalition, un mécanisme permanent de consultation sera mis sur pied.

Comme cela a été révélé hier, le cabinet sera composé de 24 sièges, dont 6 provenant du NPD. M. Dion a précisé que rien ne l'empêcherait de nommer à son cabinet l'un ou l'autre des prétendants au trône libéral. «Il y a amplement de précédents de ministres qui ont été dans une course à la chefferie», a rappelé Dominic LeBlanc. «Quand John Turner est devenu chef, Jean Chrétien était un ministre important dans le cabinet.» L'accord prévoit aussi que ce sera le chef libéral, grand dirigeant de cette coalition, qui procédera aux diverses nominations (au Sénat par exemple) après consultation de son homologue du NPD.

Coût imprévu

La coalition s'engage à accélérer les investissements en infrastructures, à offrir de nouveaux crédits pour des projets municipaux, comme le transport en commun ou l'eau potable, à construire de nouveaux logements, à investir dans les secteurs manufacturier, forestier et automobile. Elle s'engage aussi à modifier la loi sur l'assurance-emploi de manière à créer une caisse autonome s'autofinançant. Les deux semaines de carence imposées aux chômeurs seront aussi abolies, un gain pour le Bloc. La coalition n'annulera pas les réductions d'impôt aux entreprises que Jack Layton avait prises en grippe pendant la campagne électorale.

Enfin, la coalition s'engage à restaurer les fonds des agences de développement économique régional et les 45 millions de dollars supprimés en culture et renoue avec le protocole de Kyoto. Un système d'échange de crédits d'émission de gaz à effet de serre sera mis en place et 1990 sera utilisée comme année de référence aux fins de calcul des réductions. M. Dion n'ira pas de l'avant avec sa taxe sur le carbone. Quel sera le coût de toutes ces mesures? Impossible de le savoir hier, pas plus que la hauteur du déficit qui s'ensuivrait sûrement.

Un comité de sages économiques devrait être mis en place, composé des anciens ministres libéraux fédéraux des Finances Paul Martin et John Manley et des anciens premiers ministres provinciaux Franck McKenna (libéral du Nouveau-Brunswick) et Roy Romanow (néodémocrate de la Saskatchewan).

Respirons par le nez!

Tout de suite après la conférence de presse des trois chefs en fin de journée, le gouvernement conservateur a dépêché les ministres James Moore (Patrimoine) et Jim Prentice (Environnement) pour demander à tout le monde de «prendre du recul, prendre une grande respiration et faire une pause». «Je viens juste de parler au premier ministre et la situation est très, très sérieuse», a poursuivi M. Prentice sur un ton trahissant la panique.

M. Prentice a soutenu que le gouvernement «considérerait toutes les mesures raisonnables» pour empêcher cette coalition de se matérialiser, sans qu'il fournisse d'exemple pour l'instant. Les conservateurs estiment qu'il s'agit d'un «coup d'État» puisque les citoyens n'ont pas voté pour une telle coalition, d'autant plus que les libéraux et le NPD avaient rejeté l'idée d'une telle coalition en campagne électorale. Les partis d'opposition doivent retourner aux urnes pour obtenir un mandat, selon M. Harper.

Pendant la journée, les conservateurs avaient eux aussi tenu une rencontre extraordinaire de leur caucus. Les visages étaient longs à la sortie. «C'est inacceptable, a lâché Christian Paradis, lieutenant pour le Québec. [Les partis d'opposition] font preuve d'intransigeance extrême. On voit que c'est un coup fourré préparé d'avance. On fait preuve d'ouverture, on est prêts à faire des compromis, mais ils font toujours la sourde oreille.»

Le Parti conservateur estime en outre que l'alliance avec un parti souverainiste est insoutenable. «C'est un pacte avec le diable», a lancé le ministre des Finances à la Chambre des communes, Jim Flaherty. M. Harper, à qui on reproche d'avoir été beaucoup moins rigide envers le Bloc lorsqu'une coalition similaire avait été envisagée en 2004, a déclaré que «ce parti [le sien] ne va jamais considérer une coalition avec le Bloc québécois».

La gouverneure générale, en visite en Europe, n'est toujours pas sur le chemin du retour et doit revenir le samedi 6 décembre, deux jours avant le vote fatidique. Tout indique, par la déclaration de M. Dion et les réponses de M. Harper à la Chambre, qu'une campagne de persuasion a été lancée à son égard. Car malgré quelques rares précédents, rien ne garantit que Michaëlle Jean, au lieu de dissoudre le Parlement, acceptera la coalition proposée. Lorsqu'on a demandé au ministre Moore si le premier ministre avait parlé à Michaëlle Jean, il a seulement indiqué que «le premier ministre fera une déclaration plus tard à ce sujet».

Attendre le budget

Toute la journée, les partis d'opposition ont répété que le lien de confiance nécessaire entre un gouvernement minoritaire et son opposition était rompu et qu'il n'était plus possible de retourner en arrière. À la période de questions, les Dion, Duceppe et Layton ont tous trois ouvert le bal en remettant en question la légitimité du gouvernement. Le mot «confiance» se retrouvait dans chacune de leurs questions. «Le premier ministre croit-il encore jouir de la confiance de cette chambre?», a demandé M. Dion.

Stephen Harper n'a pas répondu directement, accusant ses adversaires de s'adonner au «plus gros jeu politique de toute l'histoire canadienne». Il demande plutôt un sursis. «Mon avis personnel est qu'on devrait attendre au moins le budget pour déterminer l'avenir d'un gouvernement récemment élu par la population canadienne», a déclaré M. Harper.

Le vote de confiance décisif doit en théorie se tenir lundi soir. Le scénario d'une prorogation du Parlement jusqu'en janvier, pour éviter ce vote, a circulé toute la journée hier, même si le principal expert en parlementarisme, Ned Franks, confiait au Devoir dimanche qu'à son avis, la gouverneure générale ne le permettrait pas. Les libéraux étaient d'ailleurs outrés à cette perspective. «Ce serait de faire fi du Parlement», a déclaré la députée Martha Hall Findlay.

M. Layton a d'ailleurs fait allusion à ce scénario en conférence de presse. «Monsieur le premier ministre, votre gouvernement a perdu la confiance de la Chambre. Il sera défait à la première occasion. Je vous invite à accepter cela avec grâce, à accepter votre nouveau rôle à la Chambre des communes et à accepter le verdict de vos collègues.»

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