Stupeur et colère dans l'ouest du pays

Ottawa — Les citoyens du Canada anglais, qui ont voté en grand nombre pour le Parti conservateur il y a à peine six semaines, sont sous le choc de voir une coalition libéral-NPD tout près de prendre le pouvoir à Ottawa. Dans l'ouest du pays particulièrement, la stupeur se mélange à la frustration. Au point que l'on évoque ouvertement la renaissance de l'aliénation de l'Ouest, un sentiment de colère qui avait mené à la naissance du Reform Party.

Un sondage Crop-La Presse dévoilé hier montre que 76 % des Québécois sont favorables à la naissance d'une coalition PLC-NPD, avec le Bloc québécois en appui. Mais, dans le reste du pays, le paysage politique est moins clair.

Hier, dans les tribunes téléphoniques des radios de Calgary, de Regina et de Vancouver, la colère était perceptible. «Je n'ai jamais voté pour ça, et les Canadiens n'ont plus. Un gouvernement avec les socialistes du NPD et les séparatistes du Bloc, c'est un cauchemar», disait Jim, un résidant de Calgary, sur les ondes d'une radio privée.

Sur le site Internet du Globe and Mail, un résidant de Vancouver, Richard, disait ne pas détester les libéraux, mais ne pas comprendre que Stéphane Dion, un chef en déclin, puisse devenir premier ministre. «C'est mauvais pour le pays», écrivait-il.

Les éditoriaux des journaux de l'Ouest n'avaient pas été plus tendres en fin de semaine. Pour le Winnipeg Free Press, la nouvelle alliance est une «coalition pour la destruction du pays», en raison de la présence du Bloc québécois. La prise du pouvoir par les trois partis d'opposition serait une «calamité» pour le Canada, soutenait le Calgary Herald, qui n'apprécie pas que «les politiques de gauche» s'emparent d'Ottawa. L'Edmonton Journal a dit trouver cette coalition «révoltante» et «sans mandat».

Il faut dire que les électeurs du Canada anglais ont donné, parfois massivement, leur appui aux conservateurs lors de la dernière élection. En Alberta, le PC a récolté 65 % des voix, contre à peine un total combiné de 24 % pour le PLC et le NPD. La Saskatchewan a voté à 54 % pour le Parti conservateur, contre 40 % pour les deux autres partis. Les électeurs de la Colombie-Britannique (44 %), du Manitoba (49 %), de l'Ontario (39 %) et du Nouveau-Brunswick (39 %) ont préféré le Parti conservateur, qui est arrivé en tête dans ces provinces.

Le député conservateur ontarien Daryl Kramp estime que la colère de plusieurs électeurs de l'Ouest est «normale» dans les circonstances. «Une minorité de gens sera fâchée noire. Et une majorité sera très déçue. C'est une claque au visage pour eux. J'espère qu'il n'y aura pas une nouvelle aliénation de l'Ouest. Le pays ne doit pas se diviser», a-t-il dit hier à sa sortie de la période de questions aux Communes.

David Taras, politologue à l'Université de Calgary, affirme lui aussi qu'un sentiment de «frustration» domine les discussions dans les rues de la ville du pétrole. «La semaine passée, l'Alberta était dans le siège du conducteur, avec un premier ministre et plusieurs ministres au gouvernement. La semaine prochaine, l'Alberta ne sera même plus dans l'auto! C'est la même chose pour la Saskatchewan. Le nouveau gouvernement de coalition n'aura peut-être aucun ministre de ces deux provinces.»

Selon lui, le choc est d'autant plus grand qu'il n'y a pas eu de préparation psychologique. «On pourrait changer de gouvernement, et donc de politiques publiques, en à peine deux semaines. C'est très rapide», dit David Taras.

L'aliénation de l'Ouest?

Hier, le premier ministre de l'Alberta, Ed Stelmach, a demandé aux politiciens fédéraux d'arrêter ce «non-sens» de coalition et de placer les «intérêts du Canada d'abord». Ed Stelmach est bien conscient que la situation actuelle fait revivre de douloureux souvenirs à beaucoup d'Albertains, qui se sentaient abandonnés et incompris par le «Canada central» jusqu'à l'arrivée de Stephen Harper au pouvoir, il y a moins de trois ans.

Est-ce le retour de l'aliénation de l'Ouest? Ed Stelmach n'a pas voulu s'avancer sur ce terrain miné. «C'est le temps de mettre nos différences régionales de côté et de travailler pour le Canada», a-t-il dit.

James Rajotte, député conservateur d'Edmonton, ne voulait pas davantage s'avancer hier. «Je ne pense pas qu'il s'agisse d'un enjeu régional. Il ne faut pas monter une province contre une autre. C'est l'approche du Bloc québécois, pas celle du Parti conservateur», a-t-il dit.

L'aliénation de l'Ouest a pris racine dans les années 70, alors que la Colombie-Britannique, la Saskatchewan, mais surtout l'Alberta, ont commencé à se sentir délaissées par les élus d'Ottawa. Il y avait dans cette frustration le sentiment profond que les valeurs entre l'Ouest et les provinces de l'Est ne sont pas les mêmes, rappelle David Taras.

Mais surtout, il y a eu le Programme national sur l'énergie mis en place par Pierre Elliott Trudeau au tournant des années 80. Un programme «socialiste», dira d'ailleurs Stephen Harper, qui a redistribué les pétrodollars de l'Alberta à l'ensemble du pays, même si le pétrole est une ressource de compétence provinciale. Cet épisode reste encore aujourd'hui le symbole de l'aliénation de l'Ouest.

C'est avec cet exemple en tête que Philip Resnick, politologue à l'Université de la Colombie-Britannique, prévient la nouvelle coalition que les politiques qui seront proposées ne devront pas heurter de front l'Alberta et la Saskatchewan, surtout dans le contexte actuel. Selon lui, l'environnement pourrait devenir un symbole aussi puissant et dévastateur que le Programme national de l'énergie à l'époque. «Si le NPD et les libéraux décident de faire la lutte aux changements climatiques sur le dos de ces deux provinces, les gens vont se sentir trahis, il n'y a pas de doute. La même frénésie contre le Canada central pourrait réapparaître», dit-il.

Par contre, Philip Resnick précise que l'Ouest n'est pas non plus un bloc monolithique. «En Colombie-Britannique et au Manitoba, la lutte contre les changements climatiques n'est pas un enjeu aussi controversé qu'en Alberta et en Saskatchewan. Il faut aussi penser que la Colombie-Britannique et le Manitoba ont déjà connu des gouvernements NPD. Ces deux provinces ont un pluralisme politique plus important que l'Alberta, alors les réactions à la longue pourraient être différentes. Tout dépendra des politiques à venir.»

Selon Philip Resnick, la coalition, si elle voit le jour, «naviguera dans des eaux imprévisibles». «Il faudra une forte capacité d'adaptation pour ne pas oublier les électeurs de certaines régions», dit-il.

Le comportement du Bloc québécois est également une variable inconnue qui jouera sur le moral des électeurs du Canada anglais. Pour l'instant, les citoyens sont inquiets de voir un parti séparatiste maintenir au pouvoir une coalition PLC-NPD. D'ailleurs, le Parti conservateur ne manque pas de rappeler qu'un parti qui veut «détruire le pays» participe à ce «coup d'État» de l'opposition au Parlement. «C'est du jamais vu, dit le ministre Jean-Pierre Blackburn. Ce n'est pas sans soulever des interrogations et des craintes.»

David Taras estime que Gilles Duceppe marche en terrain miné aux yeux du reste du pays. «Si le Bloc a une attitude responsable, ça ne sera pas si grave. Mais si le Bloc veut seulement que le fédéral donne tout au Québec et devient intransigeant, surtout en période de crise économique, la réaction va être très négative. Le NPD et les libéraux pourraient alors en payer le prix.»

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