«J'ai honte de ce Canada»

En livrant un plaidoyer pour la liberté d'expression, hier à Montréal, le sénateur libéral Serge Joyal a adressé du même coup une des plus féroces attaques contre la politique conservatrice en matière culturelle entendues depuis le début de la campagne électorale.

«J'ai honte de ce Canada, de celui qui se targuait d'être un des pays les plus libres du monde, a dit le sénateur qui est aussi conseiller pour la collection d'art de l'entreprise Power corporation. J'ose espérer que vous partagez cette conviction que la censure a posteriori des films, que les coupures aux oeuvres qui ne plaisent pas au politicien du jour, que les limites à la liberté d'expression sur les ondes publiques, aux galas ou sur les autres scènes, sont détestables, indignes d'une société libre et malvenues de la part d'un gouvernement qui se targue d'être un modèle.»

Serge Joyal s'exprimait dans le cadre d'un colloque sur la gouvernance culturelle organisé par le Centre des entretiens Jacques Cartier. Il a profité de ses dix minutes au lutrin pour lancer ses sévères critiques et son appel à la résistance. Sa sortie lui a valu une ovation de la salle composée de professionnels de la culture de France et du Québec.

«Rarement aura-t-on vu à la tête d'un pays qui se propose d'enseigner les principes de la démocratie moderne aux pays en émergence autant de graine de violence morale et de malignité publique, a dit le sénateur. [...] Rendons-nous à l'évidence: cette forme de bêtise est bien incarnée et elle cherche en fait à s'enraciner, et il faudra y faire face si on ne veut pas qu'elle sape les fondements mêmes de notre liberté. Il y a des situations où il faut relever la tête.»

La liberté d'expression

Son allocution portait sur le thème de la liberté d'expression. La culture ne vit que lorsqu'elle s'exprime en toute liberté, a observé le sénateur avant de se lancer dans une nouvelle diatribe. «Nous devons nous rendre à l'évidence: le prince du jour se propose de sévir pour limiter, a posteriori, la liberté d'expression des producteurs de films, pour réduire la liberté de créer dans les nouveaux champs d'expérimentation, pour rabaisser au rang d'une activité marginale l'oeuvre qui en fait ne satisferait pas ses canons religieux ou ne ferait pas ses frais, ravalant l'art au niveau de l'amusement public voire d'une activité triviale. Et puis qui sont-ils tous ces artistes qui se pavanent dans les galas, aux frais des payeurs de taxe et qui se permettent de venir cracher dans la soupe préparée à grand renfort de subventions publiques? Pincez-moi! Je rêve... Nous revoilà au jour de la grande noirceur.»

Étrangement, le nom de Stephen Harper ou celui de Josée Verner, la ministre du Patrimoine canadien, n'ont jamais été prononcés pendant ce discours, qui n'a même pas fait une référence directe au Parti conservateur. Seulement, le message était aussi clair que l'identité de sa cible.

Le sénateur a finalement osé une pointe contre les partisans des politiques conservatrices, ces «sujets du prince» à qui il a destiné une autre remontrance. «Avez-vous remarqué qui a applaudi à cette façon de gérer l'espace public? Les groupes de droite qui carburent à l'évangélisme, les démagogues qui occupent les ondes des radios populaires, les pleutres qui n'osent critiquer le prince mais qui en fait n'ont jamais eu pour la culture que la perception primaire que ce qui se vend est ce que le public veut et que si le public en veut c'est parce que ça se vend, alors payez pour...»

À voir en vidéo