La mosaïque outaouaise

Jack Layton a choisi de lancer sa campagne nationale dans Gatineau, où la candidate Françoise Boivin aimerait ravir sous les couleurs néodémocrates un siège qu’elle a occupé comme libérale.
Photo: Agence Reuters Jack Layton a choisi de lancer sa campagne nationale dans Gatineau, où la candidate Françoise Boivin aimerait ravir sous les couleurs néodémocrates un siège qu’elle a occupé comme libérale.

D'une région à l'autre, les batailles seront féroces au Québec entre les principaux partis politiques. D'ici au scrutin du 14 octobre, Le Devoir vous présente un portrait des enjeux et des forces en présence dans plusieurs régions. Aujourd'hui, l'Outaouais.

Ottawa — Françoise Boivin était en train de discuter dans le cadre de porte après un débat des candidats lorsque quelqu'un l'a abordée avec un large sourire, la félicitant pour sa défense du droit à l'avortement. «Sur la question des femmes, tu as toute mon admiration.» Celle-ci lui répond alors: «Si je te disais en plus que je suis une enfant adoptée, tu comprendrais que j'arrive de loin sur cette question.»

Échange banal entre une politicienne et une sympathisante? Rien n'est moins sûr, car la femme qui venait ainsi de féliciter la candidate néodémocrate dans la circonscription de Gatineau n'était nulle autre qu'Édith Gendron... la conjointe du député bloquiste sortant et candidat dans cette même circonscription, Richard Nadeau!

Elle est comme cela, Françoise Boivin. Son franc-parler et son absence de pudeur personnelle lui attirent les sympathies. Son parti fonde beaucoup d'espoir sur elle. Jack Layton a même lancé sa campagne nationale, le 7 septembre, à ses côtés. Mais si elle devait gagner dans Gatineau, ce ne serait pas grâce à son parti, mais grâce à elle.

Françoise Boivin a été élue députée libérale à Gatineau en 2004, mais le scandale des commandites qui s'ensuivit l'emporta l'élection suivante. Le PLC n'a plus voulu d'elle pour l'actuel scrutin et elle a rejoint les rangs du parti de Jack Layton. Les sondages locaux (à prendre avec circonspection considérant les importantes marges d'erreur) la placent en seconde position, à égalité avec les candidats conservateur et libéral, loin derrière Richard Nadeau. Elle ne s'en fait pas.

«Je partais de loin. On m'a montré les chiffres quand on m'a recrutée. Je me dis que c'est faisable parce que Thomas Mulcair avait les mêmes chiffres dans Outremont lorsqu'il a commencé. [...] C'est faisable, c'est possible.» Elle rappelle en outre qu'elle avait perdu honorablement en 2006. «Être avec le Parti libéral, c'était un boulet.»

Mme Boivin se mesure au député sortant du Bloc québécois, Richard Nadeau. Il a l'appui de beaucoup de fonctionnaires. Son épouse s'est fait connaître dans la région pour avoir mené une bataille contre son employeur, le gouvernement fédéral, qui l'empêchait d'afficher ses allégeances souverainistes en dehors des heures de bureau.

Le Bloc québécois ne peut toutefois pas dire qu'il jouit d'un appui traditionnel dans Gatineau. En 2006, il a gagné avec seulement 39 % des voix. Après tout, les fonctionnaires fédéraux, environ 15 000 en Outaouais, se sont toujours sentis menacés sur le plan professionnel par le projet souverainiste.

«Depuis qu'on est sur la colline parlementaire, beaucoup de gens travaillent au Bloc québécois et voient que c'est du travail sérieux. Ils voient qu'on protège le fait de la langue française dans la fonction publique.» Et puis, cela permet de montrer aux Québécois de cette région qu'ils ne sont plus laissés pour compte. «Dans mon discours de victoire en 2006, j'ai dit que le mur venait de tomber. Les gens pensaient que je voulais dire entre Gatineau et Ottawa, mais ce que je voulais dire, c'est entre Gatineau et le reste du Québec.»

Leur adversaire conservateur à tous les deux, Denis Tassé, entend bien livrer bataille. Mardi dernier, par temps pluvieux, il s'est présenté au débat des candidats organisé par l'Alliance de la fonction publique. Pourtant, à l'instar de ses collègues d'un peu partout au pays qui ne se présentent à aucun événement public et encore moins des débats, il avait décliné l'invitation.

«Les gens m'appellent pour me dire que la fonction publique les appelle pour nous dire de voter pour n'importe quel parti sauf le Parti conservateur. Alors, pourquoi je me présenterais ici quand les dés sont pipés?», explique-t-il après le débat. «Je suis venu, je suis content et fier d'être venu. Je ne suis bâillonné par personne. Je n'ai peur de personne. Je suis capable d'être ici ce soir. J'ai décidé personnellement d'y être. Je vous dirai que le Parti conservateur ne sait même pas que je suis ici ce soir.»

La veille, lors du débat jumeau organisé dans la circonscription voisine de Hull-Aylmer, son collègue Paul Fréchette n'avait pas daigné se montrer. Il faut dire que, depuis que le candidat a établi un lien entre al-Qaïda et la listériose, le Parti conservateur le cache un peu. «Le gouvernement conservateur encadrera la sécurité des aliments contre al-Qaïda et le terrorisme, parce qu'on sait que les terroristes peuvent entrer toutes sortes de choses dans notre alimentation», avait-il confié au Droit.

Dans cette circonscription qui vote rouge depuis des lustres, le député sortant, Marcel Proulx, ne se sent pas trop menacé. Pourtant, il doit travailler un peu plus fort, car, cette fois, il fait face à un adversaire coriace du côté — une fois de plus — du NPD. Pierre Ducasse, c'est ce jeune homme qui avait ébahi les militants néodémocrates en prononçant un discours passionné pendant la course au leadership de janvier 2003. Le candidat n'avait récolté que 3,7 % des voix, mais plusieurs militants avaient dit regretter d'avoir voté par la poste avant les discours, car ils auraient assurément donné leur appui au premier tour à la recrue québécoise.

Pierre Ducasse est résolu à ne pas revivre pareille déception. «Des victoires morales, j'en ai eu assez dans ma vie», confie-t-il au Devoir.

Une capitale mosaïque

Depuis le dernier scrutin, la capitale fédérale est diversifiée, et la mosaïque semble vouloir se maintenir cette fois encore. Ainsi, le libéral Mauril Bélanger ne semble pas menacé dans Ottawa-Vanier. Son collègue David McGuinty non plus dans Ottawa-Sud. Il faut dire que la famille McGuinty règne sur ce quartier de père en fils. C'est là que le frère Dalton, premier ministre ontarien, se fait d'ailleurs élire.

Les libéraux, qui espéraient reprendre Ottawa-Centre perdu en 2004 à la faveur du légendaire Ed Broadbent, ne semblent plus se faire d'illusion. M. Broadbent a depuis plié bagage et été remplacé par Paul Dewar, mais ce dernier vient peut-être de recevoir un coup de pouce de la Faucheuse.

Sa mère Marion est en effet décédée pendant la campagne électorale. Certes, il ne s'agit pas d'une bonne nouvelle, mais Mme Dewar était une icône à Ottawa. Elle a été mairesse de la ville et a été brièvement députée fédérale pour le NPD. Son décès a occupé une bonne partie de l'actualité locale pendant une semaine, et les adversaires de M. Dewar, par respect, ont même suspendu leur campagne.

«Paul Dewar allait déjà être difficile à battre, a confié la candidate verte, Jennifer Hunter. Maintenant il a, à juste titre, toute cette sympathie. [...] Si l'élection se tenait aujourd'hui, je serais incapable de battre Paul Dewar. En fait, ce serait difficile pour n'importe qui de battre la marque Dewar.»

Pour sa part, le Parti conservateur est bien déterminé à conserver Ottawa-Ouest-Nepean, occupée par le ministre John Baird. M. Baird fait face à un candidat libéral de taille, l'ex-ministre libéral David Pratt, qui tente un retour après une défaite en 2004 dans la circonscription voisine. Un sondage local effectué la semaine dernière le place toutefois loin derrière, à 30 % contre 54 % pour le conservateur. Même avec une marge d'erreur de 7 %, ces chiffres témoignent d'une tendance lourde, croit le sondeur.

Le scénario est moins tranché dans Ottawa-Orléans, une partie francophone de la ville. Là, Royal Galipeau tente de garder le fort contre Marc Godbout, qu'il avait battu de justesse (moins de 1000 voix) à la dernière élection. M. Galipeau, relativement peu connu du fait qu'il occupe des fonctions de vice-président à la Chambre des communes, mise sur la popularité de son parti. Un sondage local chez lui le place aussi en avance, mais à 48 % contre 36 %, avec une marge d'erreur de 6 %, la partie n'est pas encore gagnée.