Le leadership n'est plus ce qu'il était

La notion de leadership est au centre de la campagne électorale fédérale, comme en font foi les débats télévisés et les publicités des partis. Mais qu'est-ce que le leadership? Comment les électeurs reconnaissent-ils un leader?

Des chercheurs qui se sont penchés sur la question ont affirmé que notre conception du leader avait changé, qu'elle est maintenant accouplée à certains grands principes et qu'elle s'accompagne de motivations qui peuvent remonter jusqu'à l'enfance.

Selon le professeur Laurent Lapierre, de l'École des hautes études commerciales (HEC) de Montréal, la notion de leadership a changé depuis le XXe siècle, parce que les gens sont mieux informés et craignent les leaders charismatiques ou narcissiques.

«On recherchait beaucoup les leaders charismatiques, Churchill, de Gaulle, Gandhi, Hitler, mais les gens se rappellent que cela a fait 50 millions de morts pendant la Deuxième Guerre mondiale, a-t-il illustré dans une entrevue téléphonique à La Presse Canadienne, hier. Avec les leaders charismatiques, les gens finissent par perdre leur sens critique. En Europe, même le mot leadership est un peu suspect.»

Titulaire de la Chaire de leadership Pierre-Péladeau, M. Lapierre a relevé un paradoxe. Le public réclame des chefs gestionnaires, plus «techniques» qu'autrefois, mais en même temps, il veut un leader qui se démarque par des idées nouvelles, des convictions personnelles solides.

«C'est effrayant, ce qu'on leur demande! D'être imaginatifs, bons communicateurs, gestionnaires. On leur demande à la fois d'être efficaces, de gérer pour que [le gouvernement] nous coûte le moins cher possible et, en même temps, de nous apporter des choses nouvelles, qui nous rendent fiers d'être Canadiens et Québécois.»

En ce sens, il a expliqué que le chef libéral Stéphane Dion et son adversaire conservateur Stephen Harper sont «deux belles manifestations» de personnalités qui ne sont pas charismatiques, mais que le public estime pour leur programme.

Selon les réponses obtenues au moyen des sondages et des études des partis, les électeurs associent généralement la notion de leadership à quatre grands principes: la compétence, l'expérience, la nouveauté et l'honnêteté, a énuméré le professeur Thierry Giasson, du département de communication de l'Université Laval.

Depuis que la politique est faite en fonction de la télévision, «le personnage qui incarne le parti est scruté à la loupe» et on recherche chez lui la dimension de meneur qui indique la direction à suivre, a-t-il rappelé dans une entrevue hier matin.

«Les électeurs ont plutôt tendance à voter pour des gens qu'ils considèrent plus qualifiés, mieux outillés qu'eux pour mener les affaires de l'État, a-t-il souligné. Le leader, c'est quelqu'un qu'on admire, d'une certaine façon.»

De même, en raison du pouvoir de la télévision, «l'image est au service du leadership», a fait ressortir M. Giasson, qui dirige également le Groupe de recherche en communication politique de l'Université Laval. L'apparence, la gestuelle, l'expression du visage et les attitudes physiques doivent mettre en évidence l'empreinte du leader et même servir à développer une «marque de commerce» propre à chaque chef, a évoqué l'universitaire.

Enfin, sous un angle plus psychologique, le leadership est retraçable dans la personnalité qui puise sa motivation dans ses inspirations profondes, dans son expérience personnelle, parfois aussi loin que l'enfance, a fait valoir Sébastien Bouthillier, étudiant affilié à la Chaire de leadership Pierre-Péladeau.

«Les longues espérances ont forgé la personnalité de quelqu'un qui se donne un projet de vie, a fait ressortir celui dont les études de doctorat portent justement sur le leadership politique. Les rêves, les symboles, les fantasmes, à la limite, peuvent motiver quelqu'un.»

Le leader se reconnaît à l'inspiration qu'il suscite auprès des gens qui souhaitent le suivre et qui épousent les idées qu'il propose, a-t-il ajouté. Mais outre les qualités de rassembleur qu'il doit posséder, on lui demande aussi d'être un «généraliste qui peut synthétiser l'information» et agir rapidement, à la fois «surhomme» et apte à plaire aux gens ordinaires.

Du reste, à ses yeux, le leader doit faire face à une autre contradiction plus criante, liée à la «crise des institutions politiques». Ainsi, les institutions publiques sont fondées sur l'État de droit et sa rationalité, l'administration publique, tandis que le leadership ne concorde pas avec ce modèle.

«On projette toutes nos aspirations sur une personne qu'on veut mettre à la tête d'institutions qui ne peuvent répondre à toutes les attentes, car elles ne sont pas faites pour satisfaire un leader», a précisé M. Bouthillier.