«N'importe qui sauf Harper»

Stephen Harper était hier de passage à Vancouver.
Photo: Agence Reuters Stephen Harper était hier de passage à Vancouver.

Ottawa — Après les artistes, les syndicats et les femmes, voici les travailleurs de la santé. La Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec (FIQ) a invité hier les électeurs à voter pour «n'importe qui sauf Stephen Harper». Le chef conservateur, que ces appels ont commencé à rejoindre, a mis en garde contre un tel vote stratégique.

Décidément, la popularité du Parti conservateur de Stephen Harper dans les sondages n'a pas que du bon. Elle est en voie de convaincre tout ce que le pays compte de regroupements qu'il faut barrer le chemin à la réélection des troupes de M. Harper. Alors que la grogne du milieu culturel se propage peu à peu à l'ensemble du pays (voir texte en page A 6), le milieu de la santé s'est mis de la partie en appelant ses membres à voter pour le candidat ayant le plus de chances de renverser le conservateur dans leur circonscription, qu'il soit libéral, bloquiste, néo-démocrate ou vert.

«C'est la première fois que nous nous impliquons dans une élection fédérale», reconnaît en entrevue avec Le Devoir la présidente de la FIQ, Lina Bonamie. «Nous le faisons parce que nous avons évalué que les enjeux sont majeurs cette fois-ci. Il y a plusieurs dossiers qui se trouvent attaqués par une position du Parti conservateur.» Mme Bonamie cite en exemple les coupures imposées aux groupes de défense des droits des femmes ou encore le peu d'intérêt manifesté pour l'environnement, qui est un «déterminant de la santé».

«Nous voulons faire un blocus», dit celle qui représente 57 000 infirmières, infirmières auxiliaires, inhalothérapeutes et perfusionnistes. Elle veut à tout prix éviter que M. Harper obtienne une majorité.

La FIQ n'est pas seule à s'impliquer de cette manière dans la campagne électorale. Déjà, la CSN a lancé un mouvement «n'importe qui sauf le PC». La Fédération des femmes du Québec a fait la même chose mardi, tout comme une coalition de groupes environnementalistes qui a même lancé un site Internet informant les électeurs du candidat le plus en mesure de battre le conservateur dans une circonscription donnée. Un groupe de citoyens a lancé le site «toutsaufharper» sur lequel on fait la chronologie de décisions jugées nocives en matière d'environnement, de sécurité, de culture, de morale et de liberté de presse. Sans compter que le premier ministre de Terre-Neuve, Danny Williams, mène le bal avec sa campagne ABC (anybody but the conservatives).

Le chef conservateur a été invité hier à commenter ces appels au vote stratégique. Stephen Harper a suggéré la prudence aux électeurs parce qu'une telle stratégie donne parfois de drôles de résultats, selon lui.

«Nous demandons aux électeurs de voter pour ceux en qui ils ont confiance pour gouverner ce pays», a dit M. Harper alors qu'il se trouvait en Colombie-Britannique. «Je pense que dans la situation actuelle, si des électeurs tiennent pour acquis que nous allons gagner, ils pourraient voter stratégiquement et ce serait une grave erreur. Quand on vote pour l'opposition, on se retrouve avec un gouvernement bien différent.»

M. Harper a rappelé l'élection ontarienne de 1990 quand les électeurs, en voulant chasser le libéral David Peterson, se sont retrouvés avec le néo-démocrate Bob Rae, «le pire gouvernement que l'Ontario a eu», à son avis.

M. Harper s'est fait un malin plaisir de citer les résultats d'un sondage Harris Decima, publié le matin même par la Presse canadienne, faisant état d'un déclin — un «affaissement extrême», selon ses dires — des appuis libéraux en Colombie-Britannique. Selon ce sondage, les libéraux arriveraient en quatrième position dans les intentions de vote (15 %), derrière les conservateurs (37 %), les néo-démocrates (26 %) et les verts (19 %). Le nombre d'électeurs interrogés est toutefois très limité (184) et la marge d'erreur très importante (7,2 %).

Qu'importe, M. Harper met en garde les militants libéraux déçus tentés de voter pour le NPD. En Colombie-Britannique, une telle stratégie pourrait coûter leur siège à quelques députés conservateurs. «Nous voulons les encourager à regarder avec précaution les politiques du NPD, qui sont en gros des politiques libérales, avec la même philosophie d'augmentation des impôts. [...] Le message ici est très clair: si vous ne voulez pas d'un gouvernement libéral, vous devriez voter conservateur, parce que si vous votez pour le NPD, vous obtiendrez probablement un gouvernement libéral de toute manière.»

Lundi, le chef du NPD, Jack Layton, a laissé entendre qu'il pourrait former une coalition avec les libéraux pour constituer le gouvernement à la place des conservateurs. Le chef libéral, Stéphane Dion, a rejeté cette idée le lendemain. «Nous ne pouvons pas avoir une coalition avec un parti dont le programme serait dommageable pour l'économie.»

Quant à la campagne lancée par la Fédération des femmes du Québec, M. Harper n'en fait pas trop de cas. «Je sais qu'il y a des groupes qui, traditionnellement, ne nous appuient pas et qui voteront pour d'autres partis», a-t-il répondu.

Une campagne hermétique

Malgré toutes ces attaques, la campagne conservatrice continue de se dérouler sans anicroches. Il faut dire que le parti n'a pris aucun risque. Les «gens ordinaires» que M. Harper prétend représenter ne se retrouvent pas souvent sur son chemin.

Ainsi, toutes les annonces du chef conservateur, effectuées en matinée, le sont devant des journalistes. Les gens que l'on aperçoit derrière, et à qui M. Harper tourne le dos, ont été sélectionnés des jours à l'avance par le parti et se font dire où s'asseoir.

Par exemple, lors de la visite de Stephen Harper à Trois-Rivières, la semaine dernière, Le Devoir a constaté qu'une poignée de gens qui s'étaient déplacés pour venir entendre leur chef ont été refoulés à la porte parce qu'ils n'avaient pas d'invitation. Pourtant, ils s'étaient présentés plus d'une heure avant le début prévu de l'événement et la salle n'était pas pleine. Lors des rallyes de soirée à Saguenay et Drummondville, les organisateurs ont désigné des places aux participants, notamment à des jeunes à qui on donnait la consigne de se placer bien en vue à l'avant-scène.

Enfin, notons que mardi soir, les journalistes voyageant avec M. Harper se sont fait empêcher d'approcher une candidate conservatrice qui participait à un rallye avec M. Harper. Il s'agit de Dona Cadman, l'épouse de feu Chuck Cadman, un ancien député conservateur devenu indépendant. Mme Cadman a soutenu que son mari s'était fait offrir par le Parti conservateur une assurance-vie d'un million de dollars juste avant sa mort afin qu'il vote avec les conservateurs à la Chambre des communes pour renverser le gouvernement libéral. Le directeur des communications de M. Harper, Kory Teneycke, a expliqué que les candidats avaient une campagne à mener et qu'ils n'avaient pas le temps de parler avec les médias nationaux.

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